Un conte d’Arménie : « le maître du jardin »

Un conte arménien rapporté par Jean-Michel Cornu qui le tient de Sylvie Roussel-Gaucherand.

Il était un roi d’Arménie. Dans son jardin de fleurs et d’arbres rares poussait un rosier chétif et pourtant précieux entre tous.

Le nom de ce rosier était Anahakan. Jamais, de mémoire de roi, il n’avait pu fleurir. Mais s’il était choyé plus qu’une femme aimée, c’était qu’on espérait une rose de lui, l’Unique dont parlaient les vieux livres. Il était dit ceci : Sur le rosier Anahakan, un jour viendra la rose généreuse, celle qui donnera au maître du jardin l’éternelle jeunesse.

Tous les matins, le roi venait donc se courber dévotement devant lui. Il chaussait ses lorgnons, examinait ses branches, cherchait un espoir de bourgeon parmi ses feuilles, n’en trouvait pas le moindre, se redressait enfin, la mine terrible, prenait au col son jardinier et lui disait :

Sais-tu ce qui t’attend, mauvais bougre, si ce rosier s’obstine à demeurer stérile ? La prison ! L’oubliette profonde !

C’est ainsi que le roi, tous les printemps, changeait de jardinier. On menait au cachot celui qui n’avait pas pu faire fleurir la rose. Un autre venait, qui ne savait mieux faire, et finissait sa vie comme son malheureux confrère, entre quatre murs noirs.

Douze printemps passèrent et douze jardiniers… Le treizième était un fier jeune homme. Son nom était Samvel, et il affirmait vouloir tenter sa chance.

Le roi le toisa de sa superbe et lui dit :

Ceux qui t’ont précédé étaient de grands experts, des savants d’âge mûr. Ils ont tous échoué. Et toi, blanc-bec, tu oses !
– Je sens que quelque chose, en moi, me fera réussir, dit Samvel
– Quoi donc, jeune fou ?
– Je ne sais pas, exactement, je ne sais pas… C’est rare d’éprouver ce sentiment, et c’est passionnant de vouloir maîtriser l’imprévisible… J’ai peut-être peur, seigneur, de mourir en prison !

Samvel, par les allées du jardin magnifique, s’en fut à son rosier. Il lui parla lentement à voix basse. Puis il bêcha la terre autour de son pied maigre, l’arrosa, demeura près de lui nuit et jour, à le garder du vent, à caresser ses feuilles. Il enfouit ses racines dans du terreau moelleux. Aux premières gelées, il l’habilla de paille. Il se mit à l’aimer. Sous la neige, il resta comme au chevet d’un enfant, à chanter des berceuses.

Le printemps vint. Samvel ne quitta plus des yeux son rosier droit et frêle, guettant ses moindres pousses, priant et respirant pour lui. Dans le jardin, partout les fleurs étaient en abondance, mais il ne les regardaient pas. Il ne voyait que la branche sans rose.

Au premier jour de mai, comme l’aube naissait :

Rosier, mon fils, où as-tu mal ?

À peine avait-il prononcé ces mots qu’il vit sortir de ses racines, un ver noir, long et terreux. Il voulut le saisir. Un oiseau se posa sur sa main, et les ailes battantes lui vola sa capture. À l’instant, un serpent surgit d’un buisson proche. Il avala le ver, avala l’oiseau. Puis, soudain, un aigle descendit du ciel, tua le serpent et s’envola.

Et là, pour la première fois, un bourgeon apparut sur le rosier. Samvel le contempla, il se pencha sur lui, il l’effleura d’un souffle et lentement la rose généreuse s’ouvrit.

Merci, dit-il, merci.

Il s’en fut au palais, en criant la nouvelle…

Seigneur, dit Samvel au roi, la rose Anahakan s’est ouverte. Vous voilà immortel, ô maître du jardin.

Le roi qui s’éveillait en grognant, bondit hors de ces couvertures, ouvrit les bras et rugit :

Merveille !

En chemise pieds nus, il sortit en courant pour contempler, admirer l’Unique rose, qui lui accorderait la jeunesse éternelle, fait rare pour un tout-puissant. Puis, il ordonna :

Qu’on poste cent gardes armées de pied en cap autour de ce rosier ! Je ne veux voir personne à dix lieues à la ronde. Samvel, jusqu’à ta mort, tu veilleras sur lui !
– Oui, jusqu’à ma mort, Seigneur
, répondit Samvel.

Le roi dans son palais régna dix ans encore puis un soir il quitta ce monde…

Le maître du jardin meurt comme tout le monde. Tout n’était donc que mensonge, soupira le roi…
– Non, dit le jardinier, à genoux près de lui. Le maître du jardin, ce ne fut jamais vous. La jeunesse éternelle est à celui qui veille, et j’ai veillé, Seigneur, et je veille toujours, de l’aube au crépuscule, et du crépuscule au jour.

Il lui ferma les yeux, baisa son front pâle, puis sortit voir les étoiles. Il salua chacune d’entre elles. Il s’amusa à dire bonsoir à chacune d’entre elles… Elles étaient très très nombreuses à illuminer le ciel de la terre… Mais Samvel avait le temps, désormais. Tout le temps !

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