Initialement publié le 22 mai 2005 à 18:11:37
Mon monde est coloré. Les lettres et les nombres possèdent une dimension de plus par rapport à une perception auditive normale : ils ont des couleurs. Le A et le 4 sont rouges pétillants, le E est jaune citron et le R bleu noir. La surface du I est lisse et douce tandis que celle du Z est peluchée. En entendant ou en lisant une phrase, je vois les mots colorés déambuler devant moi comme sur un écran. L’année a une forme ovale et lisse et rejoint les semaines et les jours dans une forme spiralée compliquée ; chaque mois possède une couleur. Je me souviens de la couleur du nom d’une personne avant de me rappeler comment elle s’appelle : Anna est rouge et vert foncée et son anniversaire est violet blanc, ce qui ne peut être que le premier mai.
Je ne peux pas inhiber ces sensations volontairement, elles étaient toujours là et toujours les mêmes, elles accompagnent tout simplement le langage en donnant une dimension supplémentaire au vécu quotidien.
Ce n’est que récemment que j’ai appris, avec étonnement, que les autres n’avaient pas ces mêmes perceptions et j’ai de la peine à m’imaginer un monde sans mes couleurs, tout comme un non-synesthète a de la peine à comprendre mon monde. On a tendance à assumer que la réalité est la même pour tout le monde – l’expérience de la synesthésie nous montre que cela n’est pas le cas.
Ce n’est pas un extrait de roman surréaliste. C’est une particularité (trouble ?) de la perception, la synesthésie.
Le co-inventeur du Web, Robert Cailliau (qui n’est pas locuteur natif de français), est synesthète. Vous pouvez voir son alphabet (si vous aussi, vous êtes synesthète, M. Cailliau aimerait connaître vos couleurs (courriel).