J’avais déjà abordé la question des pièges subtils de la traduction dans un précédent billet sur la lettre et l’esprit. Mais c’était, je pense, assez confus, notamment parce que je n’employais pas le jargon adapté.
Grâce à une amie (coucou Caro !) passionnée de grammaire, on a pu mettre ça au point.
Or donc pour en revenir à la question de la subtilité de la traduction : l’une des raisons pour laquelle le thème (de la langue natale vers une autre langue) et plus difficile de que la version (le contraire), d’où le dicton être fort en thèmes
, est que la sémantique d’une langue ne s’apprend pas dans un livre.
Il y a, je pense, deux formes de traductions littérales :
- La traduction littérale « basique », qui bloque à la syntaxe (l’ordre des mots).
- La traduction littérale « évoluée », qui bloque à la sémantique (le sens des mots).
Je m’explique par des exemples en slovène et en anglais :
Français et slovène ont un plus-que-parfait. Mais leur usage est différent ; une phrase au plus-que-parfait en français ne se traduira pas par un plus-que-parfait en slovène (mais par un passé ou un subjonctif, selon les cas).
Un autre exemple plus concret : en slovène, malheureusement
se dit na žalost
. La traduction littérale est par malheur
(na žalost).
La phrase Na žalost nimamo čaja
se traduit correctement par Malheureusement, nous n’avons pas de thé
1. Un slovène pourrait facilement traduire par Par malheur, nous n’avons pas de thé
. Ce serait tout à fait correct au niveau grammatical (et, plus précisément, syntaxique). Pourtant, ça « cloche ».
Un Français locuteur natif de français voit tout de suite ce qui « cloche » : par malheur
est littéraire. Cela ne tombe pas forcément sous le sens pour un étranger. Et en plus, c’est tout à fait correct, grammaticalement parlant : l’erreur de traduction est sémantique, pas syntaxique.
Pour prendre un autre exemple, plus proche de la réalité d’un Français : lorsque nous parlons anglais, nous disons souvent actually…
dans nos phrases, traduction littérale de notre en fait…
. Mais, bien que tout à fait correcte, cette locution est rarement utilisée par un anglophone natif. Hormis l’accent, l’usage d’actually
est, en fait(!), une bonne manière de détecter un Français.
On peut dire qu’il s’agit là de « faux-amis sémantiques ».
Ainsi donc, un bon traducteur prendra garde à la sémantique de la langue qu’il utilise, en résistant à la tentation de reprendre celle de sa langue natale.
Je crains de ne pas avoir été assez clair. Si vous voyez comment simplifier ce texte, merci de m’en faire part.
- L’absence de virgule dans la phrase slovène est volontaire : la virgule n’a pas le même usage en slovène et en français.