Archives du mot-clef psycholinguistique

Tétrachromatie et couleur de l’ultraviolet : quand la linguistique s’invite dans la biologie

Les tétra­chro­mates sont capables de voir quatre cou­leurs pri­maires (tetra–, quatre ; chro­mos, cou­leur). Com­ment est-ce pos­sible, puisqu’il n’y a que trois cou­leurs pri­maires (rouge, vert et bleu) ?

En fait, il n’y que trois cou­leurs pri­maires visibles à l’œil humain nor­mal. Une frange de l’ultraviolet[1] peut être consi­dé­rée comme une qua­trième cou­leur pri­maire[2] et c’est jus­te­ment cette frange que voient les tétra­chro­mates. Et comme tout objet est sus­cep­tible de reflé­ter cette frange visible par les tétra­chro­mates, ces der­niers ne voient pas uni­que­ment un peu plus, mais ils voient tout dif­fé­rem­ment. Une plante verte n’est pas du même vert pour un tri­chro­mate ou pour un tétra­chro­mate[3].

Mais à quoi ça res­semble, de l’ultraviolet ? Pour un humain nor­mal, ça res­semble à du « noir qui fait mal aux yeux » (la lumière noire des boites de nuit). Pour un tétra­chro­mate, je ne sais pas, je ne suis pas tétrachromate.

Ce que je peux dire en revanche, c’est que l’ultraviolet vu par les tétra­chro­mates ne doit pro­ba­ble­ment pas res­sem­bler à du vio­let pro­fond. Pourquoi ?

Et c’est là que nous devons réflé­chir à nos concep­tions les plus fon­da­men­tales. L’ultraviolet, c’est, éty­mo­lo­gi­que­ment, ce qu’il y a au-delà du vio­let (ultra– en latin signi­fie au-delà et a donné outre– en fran­çais – ce n’est pas super­mé­ga­giga, comme on le voit sou­vent dans la fic­tion). Nous autres pauvres tri­chro­mates ne pou­vont res­sen­tir ce qu’est l’ultraviolet que de manière loin­taine. Mais nous pou­vons opé­rer une trans­la­tion depuis quelque chose de plus connu et extra­po­ler depuis là.

Qu’est-ce que le rouge ? C’est une cou­leur pri­maire qui est plus orange que l’orange. Le rouge est de l’« ultra-orange ». L’ultraviolet est une cou­leur pri­maire qui est plus vio­lette que le vio­let. Si nous appe­lions cette frange de l’ultraviolet rom­boin, par exemple, alors nous pour­rions dire que le rom­boin est après le vio­let, tout comme le rouge est après l’orange. Et tout le monde comprendrait.

Nous voyons désor­mais que le pro­blème de concep­tua­li­sa­tion de la cou­leur de l’ultraviolet est en fait pour bonne par­tie lié à la lin­guis­tique. Sapir et Whorf ne pour­raient qu’acquiescer…


  1. Car les tétra­chro­mates ne voient pas tout l’ultraviolet, juste une par­tie. C’est parce que nous n’en avons pas vu l’utilité que nous avons don­née un même mot à des lon­gueurs d’onde dif­fé­rente — c’est comme de par­ler de lumière visible sans inven­ter les mots jaune, ocre, bleu… Notez que les scien­ti­fiques, tou­te­fois, dis­tinguent UVA, UVB, UVC, V-UV et X-UV — mais ce n’est pas très parlant !
  2. En pour­sui­vant, nous pou­vons ima­gi­ner qu’il y a plu­sieurs cou­leurs pri­maires dans l’ultraviolet — c’est même pro­bable, tout choix de cou­leur pri­maire étant arbi­traire (Wiki­pe­dia). Les cou­leurs pri­maires ne sont pas une réa­lité phy­sique, contrai­re­ment à la cou­leur, mais une inven­tion humaine.
  3. pour un autre cas fas­ci­nant de dif­fé­rence de per­cep­tion de cou­leurs, lire Synes­thé­sie : la cou­leur des lettres

Garden-path sentences

Time flies like an arrow.
Fruit flies like a banana.

Cette « blague » n’est pas vrai­ment tra­dui­sible. Disons que les mots changent de sens au fur et à mesure que nous lisons la phrase. En effet, flies signi­fie à la fois les mouches et vole (troi­sième per­sonne du sin­gu­lier) et like à la fois comme et aiment (troi­sième per­sonne du plu­riel). L’effet est ren­forcé par le paral­lé­lisme qui encou­rage à repro­duire le schéma.

Le temps vole comme une flèche.
Les mouches à fruit aiment une banane / Le fruit vole comme une banane.

Ce pro­cédé est appelé Gar­den path sen­tence et est uti­lisé en psy­cho­lin­guis­tique pour mon­trer com­ment fonc­tionne le cer­veau humain (infor­ma­tion trou­vée chez David Madore).

Voir aussi :

  • Can you raed tihs? Les pre­mière et der­nière lettres d’un mot sont les plus importantes
  • l’illusion de la taille de fenêtre. Là encore, les extré­mi­tés importent. Ici, la ligne.
  • Savou­reuses frites. La vidéo de pré­sen­ta­tion de Tiger ou Steve Jobs entrait le mot french fries et que le tra­duc­teur chan­geait la tra­duc­tion au fur et à mesure que les mots appa­rais­saient (french oriente vers fran­çais, mais avec fries, cela devient frites).

Linguistique et numération

Ini­tia­le­ment publié le 24 novembre 2005 à 22:06:59

Je ne me sou­viens plus où j’ai lu pour la poule, j’espère ne pas dire de bêtises.

La poule sait comp­ter : un, deux, beau­coup. De même en va-t-il pour les Pirahã du Brésil.

Tiens, en fai­sant des recherches (je n’ai tou­jours pas retrouvé, pour la poule), je tombe sur Cer­tains peuples comptent en « un, deux, beau­coup », qui a une liste plus éten­due de tels peuples. J’y ai aussi appris que le mot plu­sieurs s’applique à plus de deux, pas plus de un. À com­pa­rer avec second (deux, pas plus) et deuxième (deux et plus)Second et deuxième sont des syno­nymes, non des para­sy­no­nymes.

Un cor­beau cau­sait du tort à un pay­san, car il fai­sait fuir les oiseaux de son pigeon­nier. Le fer­mier s’arma d’un fusil et prit posi­tion dans la tour. Le cor­beau se tint à dis­tance du toit, atten­dant que le fer­mier s’en aille. Le pay­san revint alors avec un com­plice : le com­plice res­sor­ti­rait, fai­sant croire à l’oiseau que le pigeon­nier était vide. Le vola­tile, pru­dent, atten­dit que les deux hommes soient repar­tis. En fin de compte, il fal­lut cinq com­parses pour ber­ner l’oiseau.

Jean-Michel Cornu com­mente là-dessus en insi­nuant que le lan­gage semble indis­pen­sable pour toute numé­ra­tion pré­cise au-delà de cinq : Nous savons comp­ter pré­ci­sé­ment sans avoir besoin de voca­bu­laire jusqu’à cinq. Ensuite, soit nous devons dis­po­ser d’un lan­gage soit nous devons nous conten­ter de cal­culs approxi­ma­tifs. L’auteur fait remar­quer que le cal­cul approxi­ma­tif est beau­coup plus qu’une mathé­ma­tique non abou­tie : l’évaluation des sen­ti­ments ou des rela­tions entre per­sonnes est du cal­cul approxi­ma­tif, car elle n’est pas mesu­rable mathé­ma­ti­que­ment. Ainsi, l’approximatif n’est pas du cal­cul au rabais (enfin si, mais seule­ment d’une cer­taine manière).

L’appréhension de la multitude par le cerveau et la langue

Contexte : dis­cus­sion avec Jean-Michel Cornu à pro­pos de la « bar­rière du cinq » dans les langues, une bar­rière fon­da­men­tale de l’homme.

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Reliquats de duel en français et anglais

Ini­tia­le­ment publié le 14 février 2006 à 15:04:48

Pour ceux qui débarquent, mon « obses­sion » du duel vient de ce que ce nombre existe encore en slo­vène.

Fran­çais

Anglais

  • Both

Comme le fait remar­quer Jean-Michel Cornu, l’homme dis­tingue entre l’inter­ac­tion simple et l’inter­ac­tion com­plexe. La pre­mière se joue entre deux per­sonnes ; la seconde entre plus de deux per­sonnes. Notons éga­le­ment, puisque l’on parle de per­sonne, qu’il y a trois per­sonnes grammaticales :

  • la pre­mière per­sonne (je) : pas d’interaction
  • la seconde per­sonne (tu) : inter­ac­tion simple
  • la troi­sième per­sonne (il) : inter­ac­tion complexe

Cette der­nière remarque est de moi, mais je ne crois pas me trom­per en disant qu’il y a un rap­port avec le point précédent.

Sur ce sujet, lire aussi Lin­guis­tique et numé­ra­tion.

Le lojban, l’autre Web sémantique

Vous ne connais­sez sûre­ment pas le loj­ban, une langue arti­fi­cielle dont les pré­misses ser­vaient à explo­rer l’hypo­thèse Sapir-Whorf (popu­la­ri­sée par Les lan­gages de Pao, cette hypo­thèse veut que la langue condi­tionne ses locu­teurs : un peuple dont la langue n’a pas de champ lexi­cal pour la guerre sera paci­fique. Pen­sez aussi à la nov­langue de 1984). Plus par­ti­cu­liè­re­ment, le but était de faire une langue si puis­sam­ment expres­sive pour la logique et si bien cal­cu­lée pour que les per­sonnes qui l’apprennent que celles-ci pen­se­raient mieux, si l’hypothèse [Sapir-Whorf] était vraie.

Très peu par­lée, c’est une langue à l’opposée des langues natu­relles, car elle est rigou­reuse, for­melle (au sens scien­tique du terme) : réglée comme du papier à musique, aucune exception…

Le rap­port avec le titre ? Et bien, on dit sou­vent que le Web séman­tique, c’est pour l’ordinateur. Ça sert à ce qu’il com­prenne ce que vous vou­lez dire ou faire, pour pas­ser du per­ro­quet à la com­pré­hen­sion. L’objectif n’est pas de « dis­cu­ter chif­fon » avec l’ordinateur, mais d’effectuer du DWIM, « fait ce que je veux », ce qui pour le moment s’applique sur­tout au rapa­trie­ment d’informations, mais ne lui est nul­le­ment limité.

Et c’est là que le loj­ban sort du champ de la simple curio­sité scientifique :

le loj­ban est conçu pour être uti­lisé par des per­sonnes pour com­mu­ni­quer entre elles, et éven­tuel­le­ment, dans le futur, avec des ordi­na­teurs.

L’ancêtre de cette langue, le loglan, est men­tionné dans cet usage dans Révolte sur la Lune (The Moon is a Harsh Mis­tress).

Vous souvenez-vous du binaire de R2D2 ?


La cita­tion à-peu-près-dans-le-sujet du jour : Le fran­çais, c’est quand même vache­ment pas secure, comme langage.

Can You Raed Tihs?

Aocc­dr­nig to a rscheearch at an Elingsh uinerv­tisy, it deosn’t mttaer in waht oredr the ltteers in a wrod are, the olny ipr­moetnt tihng is taht frist and lsat ltteer is at the rghit pclae. The rset can be a toatl mses and you can sitll raed it wou­thit por­belm. Tihs is bcu­seae we do not raed ervey lte­ter by its­lef but the wrod as a wlohe. ceehiro.

This text is still rea­dable even though almost all let­ters are at the wrong place. The trick is to let the first and the last let­ters at the right posi­tion, brain will do the rest.