Résolution DNS pour les nuls — la parabole du touriste

Comme je me vois les pierres pour ma propre confi­gu­ra­tion, je pro­pose de vous faire par­ta­ger mes avancées.

Un tou­riste arrive en ville pour rendre visite à sa vieille tante malade. Il ne sait pas grand chose sur elle, sauf qu’il l’aime beau­coup et qu’elle habite à « forum.scriptarium.fr ».

Eh oui, ce tou­riste s’appelle « navi­ga­teur web » mais, pour res­ter simple, nous l’appellerons juste « tou­riste » — et tou­jours pour res­ter simple, nous ne par­le­rons pas de pro­to­cole, nous ferons comme s’il n’y avait que http dans la vie. Quant à la ville dans laquelle il vient d’arriver, elle s’appelle Internet.

Notre tou­riste ne sait pas trop com­ment se rendre à forum.scriptarium.fr. Il ne sait pas à qui deman­der, mais heu­reu­se­ment, il a l’adresse du syn­di­cat d’initiative — une fameuse inven­tion, que ce syndicat-là. Le lieu porte un nom bar­bare et pas très accueillant (gênant, pour un syn­di­cat d’initiative) : il s’appelle en effet « root ser­ver ». Comme il se doit, une jolie jeune fille l’accueille.

Tech­nique : le navi­ga­teur envois une requête à un ser­veur racine ou root ser­ver en anglais. Il a l’adresse du ser­veur dans son code interne.

Tou­riste
Bon­jour made­moi­selle, pourriez-vous me don­ner un ren­sei­gne­ment ? Je viens d’arriver, je suis perdu. Voilà, je cherche forum.scriptarium.fr. Savez-vous où ça se trouve, s’il vous plait ?
Racine
Je suis déso­lée, mon­sieur, je n’en n’ai aucune idée. forum.scriptarium.fr, vous m’avez dit ? Je vous conseille de deman­der à .fr, ils pour­ront vous orienter.
Tou­riste
Merci made­moi­selle. Je pen­sais que vous pour­riez me le dire direc­te­ment. Auriez-vous un plan de la ville, s’il vous plait ?
Racine
— Mal­heu­reu­se­ment pas. Il n’existe pas de tel plan. Allez voir .fr, il vous dira.

Le tou­riste s’éclipse avec un sou­rire, mais quand même quelque peu contrit.

Tech­nique : le ser­veur racine lui ren­voie une réponse avec l’adresse du ser­veur de cen­tra­li­sa­tion des domaines en .fr. Le navi­ga­teur envoie une requête au ser­veur fr.

Il se rend chez .fr. Même topo, mais là, c’est un mon­sieur (pour chan­ger). Il est en train de tar­ti­ner sa baguette avec des rillettes et l’arrivée du tou­riste le sur­prend. Son béret lui en tombe.

Tou­riste
Bon­jour mon­sieur. Racine m’a dit de venir vous voir. Je cherche forum.scriptarium.fr, savez-vous où c’est ?

Le mon­sieur ramasse son béret en râlant, comme tout bon Fran­çais, et se tourne vers notre touriste.

fr
Et c’est pour ça que vous me déran­gez dans mon tra­vail ? Je n’en sais rien moi, pour­quoi je le saurais ?
Tou­riste
— Mais racine m’a dit que…
fr
— oui, je sais ce qu’elle vous à dit, que je savais tout sur ce qu’il y a en-dessous de fr, c’est ça ? Et bien, oui, c’est vrai. Mais ce que vous me deman­dez, c’est en-dessous d’en-dessous. Je peux vous dire où se trouve scriptarium.fr, mais fau­dra leur deman­der à eux pour savoir où se trouve forum.scriptarium.fr. Tenez c’est par là-bas, scriptarium.fr

Tech­nique : le ser­veur fr lui ren­voie une réponse avec l’adresse du ser­veur de cen­tra­li­sa­tion des sous-domaines en scriptarium.fr. Le navi­ga­teur envoie une requête au ser­veur scriptarium.fr.

Notre pauvre tou­riste remer­cie l’homme au béret et s’en va dans la direc­tion qu’il lui a indi­qué, vers scriptarium.fr.

Sur place, il est accueilli par un jeune homme en train de lan­cer des dés avec un nombre bizarre de faces (dix, appa­rem­ment). Notre tou­riste a les jambes qui flanchent : qu’est-ce que le sort lui réserve encore ?

Tou­riste
Bon­jour mon­sieur. Je cherche forum.scriptarium.fr. Une idée ?
scriptarium.fr
— Oui, oui, c’est là-bas.

Tech­nique : le ser­veur scriptarium.fr lui ren­voie une réponse avec l’adresse du sous-domaine forum.scriptarium.fr. Le navi­ga­teur envoie une requête à forum.scriptarium.fr.

Eurêka ! Le tou­riste va enfin arri­ver à destination !

Il se rend donc à forum.scriptarium.fr, un beau bâti­ment tout neuf. Il est accueilli par un concierge.

Tou­riste
Bon­jour mon­sieur. Je viens voir ma tante, Louve Soli­taire, qui habite à forum.scriptarium.fr. C’est bien ici ?
Ser­veur web
— Ben si on vous a dit que c’était là, ça doit être là.
Tou­riste, affolé
— Com­ment ça, vous ne savez pas ?
Ser­veur web
— Ben non, vous croyez que je sais ça moi ? Atten­dez, je vais voir si c’est votre tante habite bien ici.

Le concierge lui tourne le dos et va consul­ter un car­net sur son bureau. Il revient.

Ser­veur web
Ah ben oui, Louve Soli­taire, c’est ça. Elle a emmé­nagé il n’y a pas long­temps. Entrez, je vais vous mon­trer où se trouve son appartement.

Tech­nique : arrivé sur forum.scriptarium.fr, il faut encore véri­fier qu’il y a du contenu. Sinon, c’est « n’habite pas à l’adresse indi­quée » (erreur 4xx, géné­ra­le­ment 404). Le ser­veur web véri­fie s’il y a bien un hôte (vir­tuel dans le cas qui nous inté­resse) appelé forum.scriptarium.fr. Puisque c’est le cas, il sert la page au tou­riste, alias navi­ga­teur Web.

Le concierge accom­pagne le tou­riste à l’appartement de Louve Soli­taire. Il espère qu’elle est là et lui a pré­paré un bon thé avec des cookies…

Enfin ! Et après, on dit qu’Internet, c’est rapide…

Tech­nique : le ser­veur web indique où est censé se trou­ver le contenu… S’il y en a un ! Si le web­mestre n’a rien mis, et bien tout est en ordre, mais vide. Mais là, ce n’est plus un pro­blème informatique.


Qu’est-ce qu’il res­sort de cette petite histoire ?

  1. D’abord, qu’il faut résoudre l’adresse, niveau par niveau (on ne va pas direc­te­ment à la rue Gas­sendi : d’abord on va à Paris, puis dans le XIVe arron­dis­se­ment et enfin dans la rue Gassendi).
  2. Ensuite, il faut s’assurer qu’il y a bien quelqu’un à cette adresse. C’est le tra­vail du ser­veur web local de le dire. Atten­tion, le ser­veur, alias le concierge, vous indique la porte de l’appartement. Ça ne garanti pas qu’il y a quelque chose dedans ! Si aucun fichier n’est mis, l’adresse est cor­recte, il y a quelqu’un, mais ça ne vous sert à rien.

Quel rap­port avec moi ? Et bien, si vous allez sur blog.of-might-and-magic.com, vous arri­vez sur une page qui n’est pas la bonne (c’est celle de david.latapie.name). Le concierge m’a donné la mau­vaise clé et je ne sais pas pour­quoi. Et n’essayez de rai­son­ner le concierge. Un ordi­na­teur fait ce que vous lui deman­dez, pas ce que vous vou­driez qu’il fasse…

Voilà. Je n’ai pas beau­coup avancé dans mon pro­blème, mais au moins, j’ai cou­ché ça par écrit, ce qui m’a un peu sou­lagé, et j’espère vous avoir ins­truit, si ce n’est diver­tit (ou le contraire).

Géopolitique d’Internet

Ce dif­fé­rend [sur la main­mise états-unienne sur Inter­net] pos­sède une dimen­sion géo­po­li­tique. Dans un monde de plus en plus glo­ba­lisé, où la com­mu­ni­ca­tion est deve­nue une matière pre­mière stra­té­gique et où explose l’économie de l’immatériel, les réseaux de com­mu­ni­ca­tion jouent un rôle fon­da­men­tal. Le contrôle d’Internet confère à la puis­sance qui l’exerce un avan­tage stra­té­gique déci­sif. Comme, au ⅩⅠⅩe siècle, le contrôle des voies de navi­ga­tion pla­né­taires avait amené l’Angleterre à domi­ner le monde.

[…]

L’hégémonie sur Inter­net donne aux États-Unis, en théo­rie, le pou­voir de limi­ter l’accès à tous les sites du réseau dans quelque pays que ce soit. Ils peuvent aussi blo­quer tous les envois de mes­sages élec­tro­niques de la pla­nète. Jusqu’à pré­sent, ils ne l’ont jamais fait. Mais ils ont la pos­si­bi­lité de le faire. Et cette simple éven­tua­lité inquiète au plus haut point de nom­breux pays.

Le temps est donc venu de récla­mer que l’ICANN cesse d’être sous contrôle de Washing­ton. Et devienne enfin un orga­nisme indé­pen­dant rele­vant des Nations unies.

Le même article nous apprend la loca­li­sa­tion des fameux « ser­veurs racines ». Au nombre de treize, on constate qu’ils sont tous inféo­dés aux États-Unis (à l’exception notable de celui de Stock­holm) : dix aux États-Unis, un à Londres (wouaf ! wouaf !) et le der­nier à Tokyo.

Inter­ne­tActu consacre deux articles à la ques­tion, Le gen­darme du monde garde le DNS sous sa garde et  La gou­ver­nance de l’internet en ques­tion. Le blog de SVM en parle aussi à l’occasion du refus d’ouvrir le tld .xxx.