Les tailleurs de pierre

Un pas­sage de Saint-Exupéry cité à Paris Web 2006, je crois par Karl Dubost :

Quatre hommes donnent des coups de ciseau dans des blocs de pierre. On leur demande ce qu’ils font :

Je taille une pierre, constate le pre­mier.
Je construis un mur, dit le second.
Je construis une cathé­drale, répond le troi­sième.
Je sers la gloire de Dieu, affirme la quatrième.

Il s’agit bien sûr de mon­trer l’importance du point de vue. Les quatre disent la même chose, mais d’un point de vue différent.

La para­bole d’origine a été maintes fois défor­mée. Géné­ra­le­ment, vous la trou­ve­rez avec trois per­sonnes (les trois tailleurs de pierre), voire avec deux. Une défor­ma­tion inté­res­sante est celle d’un cer­tain Romain Ber­nard (l’emphase est mienne) :

Quel que soit le tra­vail effec­tué, il est capi­tal de connaître l’œuvre finale, celle que le consom­ma­teur achè­tera… ou bou­dera, et de connaître la place que tient dans sa réa­li­sa­tion le tra­vail ou la mis­sion dont on a la charge.

C’est ce que, per­son­nel­le­ment, j’appelle la dis­tinc­tion entre la lettre et l’esprit.

Le Nouvel Observateur: Baudrillard decodes “The Matrix”

First publi­shed on March 12th 2006 at 14:31

I just learnt, whilse che­cking my refe­rers, that Jean Bau­drillard is dead the 8th of March (he Suc­cumbs to The Real).

Since low-brow obi­tua­ries will no doubt claim he ins­pi­red The Matrix, I here update this post to show what he thought about this movie.


Une tra­duc­tion d’une entre­vue entre Jean Bau­drillard, phi­lo­sophe ayant cen­sé­ment ins­piré Matrix et Le Nou­vel Obser­va­teur. J’avais effec­tué la tra­duc­tion à la demande d’un blo­gueur lors de la sor­tie de la suite de Matrix et qu’il n’a jamais publié, mal­gré l’assurance qu’il m’avait donné. Je la res­sors parce que je viens d’ajouter une infor­ma­tion sur Wiki­pé­dia qui y fait réfé­rence. La tra­duc­tion est quelque peu ban­cale, j’imagine.

Conti­nue rea­ding

Les librairies sauvées par le prix unique

Le Monde 15.09.06 (source)

Ses vingt-cinq bou­gies ont été souf­flées dans la plus grande dis­cré­tion. Il est vrai que la loi Lang ins­tau­rant un prix unique du livre en France – qui est loin d’être une excep­tion en Europe, près de dix pays dis­po­sant d’un sys­tème com­pa­rable – a été votée le 30 juillet et pro­mul­guée le 10 août 1981.

Le fait que, trois décen­nies plus tard, son auteur est encore pré­sent dans le pay­sage poli­tique, n’est pas non plus étran­ger à ce silence. Rue de Valois, les ministres de la culture passent, l’ombre de Jack Lang reste. L’actuel ministre, Renaud Don­ne­dieu de Vabres, a jusqu’au début de l’année pro­chaine pour se sai­sir de l’événement, puisque c’est le 1er jan­vier 1982 que la loi est entrée en vigueur.

Conti­nue rea­ding

Dick et les androïdes

Trouvé grâce à Gilles Des­forges, deux réflexions autour de Les Androïdes rêvent-ils de mou­tons élec­triques ?/Blade Run­ner.

Se déba­ras­ser des préconçus

Quand nous avons eu établi de faire ce film, nous avons décidé qu’androïde serait un mot tabou. J’ai dit à tous les gens qui uti­li­saient le mot androïde que je leur défon­ce­rais la tête avec une batte de base-ball. Le mot conjure toutes sortes de pré­ju­gés sur le genre de film que ça doit être. Un androïde pour­rait très bien être humain, véri­ta­ble­ment consti­tué de chair et de sang, struc­turé de manière géné­tique, mais nous avons sim­ple­ment décidé de ne pas uti­li­ser le mot parce qu’il avait été sur­em­ployé et mal uti­lisé. Nous avons donc déve­loppé notre propre mot, qui est répli­cant.

L’« androïde bio­lo­gique » que conjec­ture Rid­ley Scott est déjà en cours (tous débuts) : voir les bio­roïdes.

Notez qu’aujourd’hui, il arrive la même chose au mot répli­cant, tel­le­ment asso­cié à Blade Run­ner qu’il ne pour­rait tout sim­ple­ment pas être uti­lisé ailleurs (un « type­cast littéraire »).

Human, humane

La prin­ci­pale dif­fé­rence entre les êtres humains et les êtres humains arti­fi­ciels dans le monde de Phi­lip K. Dick’s n’est pas l’intelligence – l’intelligence des machines est cen­sée égaler (ou sur­pas­ser) à celle des humains. La dif­fé­rence la plus impor­tante est l’empa­thie, le fait d’avoir des émotions pour d’autres êtres.

Dans [Les androïdes rêvent_ils de mou­tons élec­triques ?], votre idée de ce que c’est que d’être humain (et votre per­cep­tion des autres êtres humains) est sys­té­ma­ti­que­ment pas­sée par-dessus bord. Une des meilleures séquences du livre, dans laquelle Rick Deckard est cap­turé par un groupe d’androïdes très convain­cants et accusé d’être un tueur sans émotion, n’apparait pas dans le film.

Pour davan­tages de consi­dé­ra­tion sur cette ques­tion de la nature de l’humanité, vous lirez avec inté­rêt C’est quoi, un homme ?

En anglais, humane signi­fie l’humanité comme vertu—human signi­fiant juste l’appartenance bio­lo­gique. En fran­çais, les deux termes sont des homo­nymes par­faits, ce qui rend plus déli­cat la mise en relief.

Indigènes. Vive la France

J’ai hésité à aller voir Indi­gènes, m’attendant à un film poli­ti­que­ment cor­rect sur la guerre d’Algérie. J’ai en fait com­mis la même erreur que pour Munich et comme pour ce film, je suis heu­reux de m’être trompé. Ce film lève le voile sur une par­tie de notre his­toire jetée volon­tai­re­ment dans l’oubli.

Indi­gènes, c’est un film sur la vic­toire de la France où c’est la France qui perd. Vic­toire mili­taire, défaite morale. Liberté, égalité, fraternité.

Tout le monde en France semble trou­ver le film moyen (peut-être parce qu’il dit ce qu’on n’a pas envie d’entendre) et le com­pare à Il faut sau­ver le sol­dat Ryan (que je n’ai pas vu). Même s’il en reprend la trame nar­ra­tive (Seconde Guerre mon­diale, gros com­bat au début, retour sur le contem­po­rain), c’est pour­tant bien plu­tôt à Glory (magni­fique film sur le pre­mier régi­ment noir des États-Unis, lors de la guerre de Séces­sion) que me fait pen­ser Indi­gènes, mais en pire ; il n’y pas de happy end.

Lisez plu­tôt ceci :

  • En 1959, un décret gèle les pen­sions des res­sor­tis­sants des pays nou­vel­le­ment indépendants.

    En 2002, après de longs pro­cès, le conseil d’État exige de la France qu’elle paye inté­gra­le­ment les arriérés.

    Mais chaque gou­ver­ne­ment a repoussé les échéances.

  • Le jour de la pré­sen­ta­tion du film dans les salles obs­cures en France, le 27 sep­tembre 2006, le gou­ver­ne­ment Domi­nique de Vil­le­pin a annoncé que les 80 000 anciens com­bat­tants de l’Empire fran­çais encore vivants per­ce­vront les mêmes retraites que leurs com­pa­gnons d’armes fran­çais. Cepen­dant, le paie­ment des arrié­rés (sur une période de plus de 40 ans) et des inter­êts qui vont avec, n’est pas envi­sagé à ce jour.

Et n’oublions pas que, si per­sonne ne le rap­pelle, dans un mois, tout sera oublié et les immi­grants ne ver­ront jamais leur pen­sions. Alors qu’au Maroc, Cer­tains [figu­rants] venaient avec le por­trait de leur père.

Plu­tôt que d’abêtissantes col­lec­tions de dates, on devrait plu­tôt don­ner aux élèves à voir une allo­cu­tion de Ben­ja­min Ferencz ou un film comme Indi­gènes (un ensei­gnant de ZEP en pense autant et il y a même du maté­riel pour ça). Le devoir de mémoire, c’est aussi là qu’il faut l’implanter. Ou peut-être suis-je juste un patriote plein de ran­cœur. En tous les cas, cela fait déjà quelques temps que je n’ose signa­ler de quel­conques idéaux fran­çais ou un exemple fran­çais.

Aujourd’hui, les anciens tirailleurs per­çoivent en moyenne un quart de ce que touchent leurs cama­rades fran­çais. Des injus­tices plus criantes ont été signa­lées, avec des dif­fé­rences de l’ordre de un à dix. signale Libé­ra­tion. De même les anciens com­bat­tants ne béné­fi­cient même pas de la natio­na­lité fran­çaise (déci­sion de la cour de cas­sa­tion), c’est fort quand même, de se battre pour un pays et de ne pas même en obte­nir la natio­na­lité. Dans un registre proche, sachez que les pen­sions des har­kis (les com­bat­tants algé­riens qui ont com­bat­tus côté fran­çais lors de la guerre d’Algérie) sont tou­jours infé­rieures à celle des fran­çais de souche.

Soixante ans plus tard, la mémoire fran­çaise est tou­jours défaillante. J’ai mal à la France.


Agir — Appel pour l’égalité des droits entre les anciens com­bat­tants fran­çais et colo­niaux (docu­ment Word, à envoyer par cour­rier ou cour­riel, adresses incluses — je conseille le cour­rier, ça a plus d’impact).


Quelques ajouts :

Avez-vous ren­con­tré d’anciens tirailleurs lors du tournage ?
Sami Boua­jila : J’en ai ren­con­tré pas mal, avant, pen­dant et sur­tout après le tour­nage, ce sont des anciens qui sont dans des foyers SONACOTRA, ils vivent dans des condi­tions plus que pré­caires. La plu­part d’entre eux, pour pou­voir béné­fi­cier de leur solde sont obli­gés de par­tir en exil, mais de res­ter sur le ter­ri­toire fran­çais, sinon ils ne touchent pas leur droit. Lorsque l’on voit le per­son­nage dans sa chambre, à la fin du film, il n’y a rien d’inventé, c’est un regard très juste, c’est dans ces condi­tions que je les ai rencontrés.
Com­ment expliquez-vous que les anciens n’aient jamais parlé à pro­pos de toute cette histoire ?
Peut-être pour les mêmes rai­sons qu’ici en France. La France a tou­jours eu du mal avec son passé colo­nial et toute cette his­toire qui n’est pas for­cé­ment très belle pour son image. Après l’indépendance des pays du Magh­reb, c’était plu­tôt mal vu d’avoir servi l’armée fran­çaise. On rentre alors dans une double amné­sie, ici et là bas, ils sont alors dou­ble­ment oubliés, ce film, c’est vrai­ment un double hommage.
Ber­nard Blan­can : Si l’on regarde l’histoire de France sur cette période, ce que j’en sais, c’est ce que j’ai vu dans les livres d’histoire et au cinéma. J’ai grandi avec l’image d’une France résis­tante, avec les Amé­ri­cains qui viennent nous don­ner un coup de main sur la fin. On se rend compte main­te­nant qu’il man­quait des choses, lorsque l’on creuse un peu, on est loin de cette image là. L’image de l’Arabe qui porte le dra­peau fran­çais, eh bien, elle man­quait celle là ! Je n’ai rien su de mes grands parents, j’ai appris les choses quand ils sont morts.
Les choses ont-elles vrai­ment changé ?
Sami Boua­jila : Je dirais que la forme a changé, mais pas le fond. Dans notre sys­tème, il y a encore un gros choc des cultures qui n’est pas encore digéré. Tant que ces histoires-là ne seront pas connues et que la société ne jouera pas son rôle d’éducation auprès des enfants et de nous-même, je crois qu’on aura tou­jours du mal à s’assimiler les uns et les autres. On vit dans une société à deux vitesses, l’ascenseur social ne marche pas pour tout le monde et je n’invente rien en disant ça. C’est aussi pour ça que le film peut faire du bien, il peut ser­vir de point de repère. Je pense que nous sommes prêts à mettre les choses à plat. Dans les écoles, quelles que soient nos ori­gines, nous sommes d’abord Fran­çais, on se doit d’apprendre qui on est, d’où on vient et quelle est notre histoire.

Et d’autres :

Gobelins 2006

Comme |’année der­nière, voici les réa­li­sa­tions des Gobe­lins. Je vous recom­mande par­ti­cu­liè­re­ment le mignon Train­ta­mare, le pré­vi­sible mais tou­jours effi­cace Pyrats (mon pré­féré), l’affolé Cocotte minute sans oublier le sur­pre­nant la migra­tion bigou­denn. Notons égale­ment Motus et bouche cou­sue, Round zero ou le pimenté… piment. Et pour finir, men­tion spé­ciale pour le buil­ding (sur­tout la musique, en fait).

Et si vous n’en avez pas eu assez, il vous reste les géné­riques 2002 à 2004

via Daoro

La moins pire des sociétés

J’ai l’impression que dans Sillages, nous par­lons beau­coup de démocratie.

Dans le tome 1 (« À feu et à cendres »), c’est [l’héroïne] qui donne le libre arbitre aux Migreurs et, en quelque sorte, le droit de choi­sir eux-mêmes leur des­tin. Dans le tome 2 (« Col­lec­tion pri­vée »), on se rend compte que les Migreurs ne sont capables que de voter una­ni­me­ment pour Bobo. Plu­tôt que de lui don­ner envie de culti­ver le culte du chef, nous le fai­sons quit­ter son peuple, dégoûté par tant d’immaturité. Dans le tome 3 (« Engre­nages »), nous mon­trons une révo­lu­tion emplie d’idéaux démo­cra­tiques, qui « oublie » une race qu’elle ne consi­dère pas digne d’intérêt.

Dans chaque récit, donc, nous affir­mons que si la démo­cra­tie est la plus belle des socié­tés, elle n’a pas que des avan­tages. Pour­quoi ne pas en parler ?


Les trois cycles de la série :

Comme d’habitude, si vous sou­hai­ter ache­ter ces albums, merci de pas­ser par ces liens : je récu­père une marge sur les achats et un peu de beurre dans les épinards :-)

Ache­ter un album des séries Sillage :

Comment me trouves-tu avec mon chapeau ?

Le texte ori­gi­nal tient en un seul para­graphe, qui convient très bien dans un livre de poche. Mais pris iso­lé­ment et mis sur la Toile, je le consi­dère bien plus agréable sur plu­sieurs paragraphes.


La nature est par­tout, aussi bien à Dôle qu’à Vaux-le-Dévers. Je me demande même si elle n’est pas plu­tôt ici.

Pour moi qui ai connu le pays autre­fois, je trouve la cam­pagne bien fade avec votre bête de blé, vos champs de pommes de terre et tout ce vert plat à faire lever le cœur. Si tu avais vu, il y a seule­ment cinq mille ans, cet emmê­le­ment du bois mort et du bois vif, cette bataille des plantes pour se pous­ser à la lumière, quelle pagaïe ! Aujourd’hui, vos rasi­bus à blé et à pomme de terre, le vil­lage bien assis au milieu, et les prés à vaches et les vues filées à tra­vers deux rideaux de peu­plier, c’est fait comme un jar­din. Et la forêt : des arbres plan­tés comme des asperges, les coupes, les futaies, les taillis, tout bien ordonné, divisé, et les allées droites, les car­re­fours, les sen­tiers. C’est le parc au bout du jardin.

La nature, je la vois bien mieux dans les villes, je t’assure. La ville, c’est la vraie forêt. Des sen­tiers pro­fonds, des four­rés, des cor­ri­dors sombres, les mai­sons qui s’accolent toutes, une mêlée et des vies tapies, d’autres pres­sées, l’aventure, les femmes guet­tées, les batailles, les vices et tous les ins­tincts. Hier soir, en arri­vant à Dôle, je suis entrée dans un café de la rue du Vieux-Château. Des Polo­nais, des voyous de la ville, des filles sales, des voix éraillées, pia­nos méca­niques, une odeur de gibier et d’urine, et moi, trop bien habillé, le teint riche, les hommes me regar­daient, les filles aussi, me regar­daient tous comme des bêtes sur­prises, sans savoir s’ils devaient mordre et je sen­tais tout autour de moi hési­ter une vie triste comme il n’y en a plus, même dans les monts.

Je me rap­pelle une autre fois, c’était à Valen­ti­gney, un métingue des ouvriers de chez Peu­geot, les hommes fai­saient une forêt ser­rée qui hur­lait comme une tem­pête. La nature ne se perd pas. Ce qui se défait d’un côté se refait d’un autre. Com­ment me trouves-tu avec mon chapeau ?

Mar­cel Aymé, La Vouivre (FNAC, Ama­zon*)

Ombre bleue

L’emphase est mienne. Vu qu’il ne neige pas actuel­le­ment, je ne peux véri­fier de visu ces allégations.

On retrouve-là le vieux débat sur l’Art et la Tech­nique. Dans l’esprit du public il ne reste des grands peintres « que » leurs œuvres et leur génie, frap­pés qu’ils furent par ce que cer­tains dési­gnent comme « la Grâce Divine ». Ces grands peintres ont pour­tant passé le plus clair de leur temps à recher­cher, ten­ter de com­prendre les phé­no­mèmes liés à la cou­leur et aux formes afin d’élaborer des règles et des prin­cipes intan­gibles sans les­quels leur Art n’aurait pas fonctionné.

[…]

Par exemple, le bon sens popu­laire fait dire (par intui­tion, jus­te­ment) qu’une ombre est noire ou grise. Claude Monet, en pei­gnant La Pie savait fort bien que l’ombre por­tée d’un arbre sur la neige est opti­que­ment bleue.

Claude Monet, « La Pie »
Claude Monet, La Pie