Revenu de base et technoprogressisme

Quand les gens ont peur de l’avenir, je leur répète, pour paraphraser le groupe Manau, que L’avenir est un long passé. C’est-à-dire que bien des choses qui se préparent ont déjà existé dans le passé et que nous nous en sommes très bien accommodé.

Le technoprogressisme est une « couleur » du transhumanisme dont l’objectif est d’améliorer la condition humaine par la technologie. Il s’agit de la condition humaine, pas de l’enveloppe charnelle humaine. Et il s’agit de tous les humains, pas juste de certains d’entre eux.

Quel rapport donc entre le technoprogressisme, le revenu de base et le fait que l’avenir est un long passé ?

J’y viens. C’est ce que j’appelle depuis 2011 la transition laborale (de labeur, travail), que j’aborde également en vidéo lors de la première vidéo H+ Paris : H+ Paris : Transition laborale.

D’abord les « mauvaises » nouvelles : l’automatisation croissante de la société est une réalité indéniable et qui ne va que s’amplifier (le paradoxe de Moravec nous dit même qu’il est plus facile de remplacer une personne hautement qualifiée qu’un personne faiblement qualifiée).

Oscar Wilde écrivait il y a 125 ans dans L’âme de l’homme sous le socialisme la chose suivante : Le fait est que la civilisation à besoin d’esclaves. Les Grecs étaient dans le vrai à ce sujet. À moins qu’il y ait des esclaves pour effectuer les tâches dégradantes, horribles ou inintéressantes, la culture et la contemplation deviennent presque impossibles. L’esclavage humain est mauvais, risqué et démoralisant. C’est de l’esclavage mécanique, de l’esclavage des machines que l’avenir du monde dépends.

Depuis le début des années 2000, les machines détruisent beaucoup plus d’emplois qu’elles en créent et même en redoublant d’imagination (après tout, la technologie permet un abaissement des barrières à l’entrée), ça ne changera pas grand chose. Si on continue à ne rien faire, on pourrait se retrouver dans une situation aussi dystopique que dans la mini-série de France 5 Trepalium — et des études psychologiques comme les expériences de Milgram et de Stanford montrent à quel point les abus de pouvoir viennent horriblement vite.

Maintenant, la bonne nouvelle : nous avons déjà vécu une situation pareille et nous sommes en passe d’en sortir.

Ce précédent, c’est la transition démographique.

Rapide retour au collège : dans la transition démographique, on part d’une situation avec une mortalité élevée et une natalité légèrement plus grande — et donc une légèrement augmentation de la population. Puis quelque chose se passe (en l’occurrence, les progrès de l’éducation, de l’hygiène et de la médecine) et rapidement, la mortalité baisse, ce qui est instinctivement vu comme une bonne chose. Mais le problème, c’est que la natalité ne suit pas, en tout cas pas tout de suite. Il y a un effet retard sur la baisse de la natalité, lié à l’inertie des mentalités. Et entre la baisse de la mortalité et quelque temps plus tard celle de la natalité, il y a des années d’explosion démographique.

Parallèle entre la transition démographique et la transition laborale

Natalité − mortalité = accroissement démographique (naturel)
Demande d’emploi − offre d’emploi = chômage

Nous sommes en train de sortir d’une situation de forte demande d’emploi (les employeurs qui recrutent) et d’une encore plus forte offre d’emploi (les particuliers qui cherchent un emploi). La différence entre l’offre et la demande, c’est le chômage et il a longtemps été faible, on parlait alors de “plein emploi”. Actuellement, la demande d’emploi baisse alors que l’offre d’emploi reste haute. C’est-à-dire que comme il y a de plus en plus de machines, on a moins besoin de gens. Mais la société reste dans une mentalité où il faut avoir un travail pour être digne, il faut avoir un travail pour être reconnu (y compris par l’administration)… Et nous avons donc une explosion du chômage.

Et c’est là qu’il faut se réjouir : tout comme ce fut le cas pour la transition démographique, la transition laborale verra une phase de baisse de l’offre d’emploi. Pas qu’il y aura moins de monde, mais que l’on aura fini par désacraliser la valeur travail et revaloriser la valeur engagement. Le bénévolat, que ce soit à la Croix-Rouge ou pour contribuer à Wikipedia, sera reconnu comme une réelle activité. En fait, c’est déjà le cas dans certains domaines : le troisième concours d’entrée dans la fonction publique reconnait les activités associatives, même bénévoles).

Est-ce vraiment obligatoire de travailler pour avoir le droit d’être quelqu’un ?

Un revenu de base inconditionnel n’est que la conséquence logique de ceci. Comme je signale dans 10 raisons d’adopter le revenu de base (bit.ly/revenudebase), celui-ci a bien des avantages : plus simple, plus robuste, moins cher, plus juste et amenant à davantage de productivité et de flexibilité. Les seuls perdants sont les cadres sup’ au chômage, qui verraient une diminution drastique de leur niveau de vie. Mais c’est déjà le cas en Belgique – les cadres sup’ au chômage ne gagnent pas plus qu’un ouvrier au chômage) et ça se passe très bien.

Pour finir, j’aborde dans un récent billet Revenu de base, les conditions la question des critères d’inconditionnalité, car cette dernière ne peut être totale. Je ne me pencherais pas plus avant : si on en est à se poser la question des critères, c’est qu’on est déjà d’accord sur l’idée.

Je reste à votre disposition pour tout complément d’information.


Depuis la rédaction de cet interview, Alexandre de Technoprog a rédigé un excellent article, L’absurde peur du temps libre, où il résume bien les deux aspirations de Technoprog :

  • faire de l’allongement de la durée de vie en bonne santé une cause médicale à part entière, afin que tous ceux qui le souhaitent puissent en bénéficier ;
  • redistribuer les bénéfices de l’automatisation, afin que le remplacement progressif des emplois par des machines permette à chacun une vie plus libre et plus épanouissante.

 

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