Quand des écrivains renoncent à affronter Kasparov

C’est un article qui a cinq ans, mais il est tou­jours aussi plai­sant à lire, alors je vous le fais par­ta­ger C’était une bonne idée d’éditeur : invi­ter quelques per­son­na­li­tés, dont la pas­sion pour les échecs est notoire, à jouer contre l’ancien cham­pion du monde et can­di­dat à la pré­si­dence russe Garry Kas­pa­rov, à l’occasion de la sor­tie fran­çaise de son livre La vie est une par­tie d’échecs (tra­duit de l’anglais par Judith Cop­pel, J.-C. Lat­tès, 380 p., 20,50 €). Il est donc pari­sien pour quelques jours, accom­pa­gné de sa nou­velle jeune épouse, une ravis­sante éco­no­miste, de leur bébé, de la belle-mère et de quelques types en gris. Un garde du corps loin­tain et dis­cret, ren­forcé par la pré­sence poli­cière que la pré­fec­ture a cru bon de dépê­cher à l’entrée du Royal Mon­ceau, où avait lieu, mardi 20 novembre, le dîner intime, grand hôtel à l’intérieur duquel la direc­tion a cru néces­saire de faire ren­for­cer la sécu­rité, autant de pré­cau­tions qui le font sou­rire : En Rus­sie, on a l’habitude, on vit avec, il faut oublier. C’est vrai, oublions. Dînons d’abord, on jouera après. L’homme est direct et très déter­miné ; on le sent en per­ma­nence tendu comme un arc prêt à déco­cher sa flèche et prêt à bon­dir pour vous mettre mat avec beau­coup de natu­rel, mais tou­jours avec le sou­rire. Il s’exprime dans un anglais de confé­ren­cier amé­ri­cain, sauf quand il se lâche en russe, quelques mots mur­mu­rés mais bien sen­tis qui font écla­ter de rire sa voi­sine et amie, l’actrice Marina Vlady. Réponse à tout et même aux ques­tions que vous vous apprê­tez à poser. Le grand art de l’anticipation est le secret des échecs, donc de la vie, c’est l’une des leçons de son livre.

Psy­cho­lo­gie des grands joueurs

L’historien Alexandre Adler le lance sur Sta­line et quelques autres, avant de lui expli­quer la situa­tion inté­rieure en Rus­sie en fonc­tion de para­mètres qui nous échappent, et d’un cer­tain Iva­nov dont notre héros ne veut pas entendre par­ler tant il le méprise. Ber­nard Attali, ancien élève de l’ENA, tente une per­cée du côté de la psy­cho­lo­gie des grands joueurs, puis le roman­cier Emma­nuel Car­rère vient en ren­fort bien­tôt épaulé par l’organisateur de cette soi­rée, l’éditeur Laurent Laf­font, mais il nous est dif­fi­cile de nous défaire de cet Iva­nov de mal­heur dont seul Alexandre Adler semble mesu­rer l’importance. Gary Kas­pa­rov, tou­jours très phy­sique, cha­ris­ma­tique et magné­tique, éli­mine d’un mot son adver­saire d’autrefois (Rien n’a changé : Kar­pov est tou­jours du côté du pou­voir et je suis tou­jours du côté de l’opposition) et prouve que, quel que soit le sujet, son algo­rithme inté­rieur est en par­fait état de fonc­tion­ne­ment : Ce type, c’est Google, lâche Ber­nard Attali, décou­ragé. Les élec­tions légis­la­tives arrivent le mois pro­chain, la pré­si­den­tielle dans quatre mois et le des­sert dans un ins­tant. Il est le can­di­dat de Drou­gaya Ros­siya, la coa­li­tion de l’opposition à Pou­tine. L’écrivain Alexandre Sol­je­nit­syne l’aurait volon­tiers rejointe si elle exis­tait vrai­ment, d’après ses récentes décla­ra­tions au Spie­gel. Mais qui c’est Sol­je­nit­syne ? Aujourd’hui, ce n’est rien. Il est très âgé, ne repré­sente rien ni per­sonne, il a passé trop de temps aux États-Unis pour être cré­dible. En fait, il ne connaît pas la Rus­sie moderne. Il a quel âge déjà ? Tou­jours une bonne for­mule en réserve : Les oli­garques veulent diri­ger comme Sta­line et vivre comme Abra­mo­vitch ou encore la Rus­sie est un pays au passé impré­vi­sible. Il n’arrête pas de par­ler. De pré­fé­rence de la cor­rup­tion, des détour­ne­ments de fonds, des arres­ta­tions et du prix des hydro­car­bures. Et les par­ties his­to­riques qu’il a dis­pu­tées contre des cham­pions de légende, habile tran­si­tion pour le diri­ger vers l’échiquier ? En ce moment, la vie des grands maîtres le fas­cine moins que celle des grands dic­ta­teurs. Les écri­vains jouent aux échecs dans un coin de la « suite royale » tan­dis que lui conti­nue de par­ler. Inutile de l’affronter ! On ne com­pren­drait même pas pour­quoi on perd, sou­pire l’écrivain Denis Groz­da­no­vitch. Fina­le­ment, tout le monde a joué, sauf Kas­pa­rov. Apparem­ment ! mais ne vous y fiez pas, dit-il. Tac­tique, stra­té­gie, attaque, défense… Qu’est-ce qu’une conver­sa­tion sinon une par­tie ? On peut conti­nuer à jouer en dehors de l’échi­quier. Et de confier qu’il ne pousse plus le bois que pour se relaxer entre la poli­tique et les confé­rences. Au fond, c’est simple, la vie : c’est comme les échecs. Sauf que c’est la vie qui imite les échecs, foi de Kasparov.

Pierre Assou­line, Le Monde du 23 novembre 2007

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