France — Les Échos — LVMH
La presse est un métier, M. Arnault ! Les Échos, important magazine financier indépendant français, sujet à un rachat par un grand groupe industriel, LVMH.
Malgré plusieurs votes, unanimes, de notre rédaction contre votre OPA hostile sur notre journal, M. Arnault, et trois jours de grève, vous persévérez à vouloir acheter Les Échos à notre actuel propriétaire, le groupe britannique Pearson. Nous voudrions que vous compreniez les raisons de notre opposition.
Journalistes dans un quotidien économique, nous avons tous le plus grand respect pour votre personne, votre réussite et celle de votre entreprise — le leader mondial du luxe. Mais justement, comme journalistes économiques, nous jugeons profondément malsaine, voire dangereuse, l’éventuelle intégration des Échos dans un groupe comme LVMH. Et cela pour trois raisons.
Tout d’abord, vous l’avez dit vous-même dans ce journal (Le Monde du 11 juillet), les médias ne sont pas stratégiques pour LVMH
. Nul ne peut le contester. Dans votre rapport annuel 2006, ils sont à peine évoqués — sous la rubrique Autres activités
. Or nous connaissons le sort des activités non stratégiques
dans les grands groupes internationaux. Si Pearson a peu investi dans Les Échos ces dernières années, malgré une diffusion en progression et des profits toujours substantiels, c’est parce que le groupe a réservé ses moyens à sa marque stratégique — le Financial Times. Si Pearson cherche à nous vendre aujourd’hui, c’est parce que nous ne sommes plus pour lui un actif stratégique. Nous ne voulons pas devenir un actif non stratégique
d’un autre groupe, même d’un aussi beau groupe que le vôtre.
Pearson était néanmoins un professionnel de la presse, ce qui n’est pas votre cas. LVMH est champion du luxe (la mode, le parfum, l’agroalimentaire, etc.), voire de la distribution. Vous avez vous-même des participations financières dans de nombreuses sociétés — certaines en commun avec votre ami Albert Frère, l’un des plus grands financiers européens. Votre groupe n’a jamais révélé de talent particulier en matière de presse.
Cela fait par exemple treize ans que vous injectez, massivement, des fonds dans La Tribune, notre concurrent, un journal que nous respectons mais qui n’a réussi ni à accroître son lectorat ni à gagner de l’argent. La presse est un métier. Ce n’est pas le vôtre. Nous ne souhaitons pas que vous précipitiez Les Échos dans le cycle infernal des déficits : ce serait, pour le coup, la garantie absolue d’une perte d’indépendance.
L’indépendance, justement. En réponse à notre combat, vous avez concédé, difficilement, des mécanismes de protection de l’indépendance éditoriale de la rédaction. Vous n’avez jamais eu l’idée, semble-t-il, de les proposer à celle de votre journal, La Tribune. C’est la troisième raison de notre refus. Quelles que soient ces protections, nous sommes convaincus que l’intégration d’un journal économique dans un grand groupe industriel aux activités aussi diverses que le vôtre est inéluctablement source de conflits d’intérêts. Comment pourrions-nous enquêter et écrire sur vos multiples activités, sur celles de vos concurrents aussi ? À partir du moment où la suspicion naît sur une rubrique, elle se diffuse sur l’ensemble du journal.
La dépendance conduit, tous les professionnels de la presse le savent, à l’autocensure, à la provocation et à bien d’autres dérives encore. Un journal, plus encore quand il s’agit d’un journal économique, qui perd du crédit perd des lecteurs et finit par perdre de l’argent. Nous ne voulons pas connaître ce sort. Dans aucun grand pays capitaliste au monde, d’ailleurs, le principal quotidien économique n’est possédé par la première fortune locale, par un groupe gérant des dizaines de marques et l’un des plus importants annonceurs de la place.
Notre combat pour l’indépendance des Échos n’est pas corporatiste. Nous sommes convaincus, comme l’écrivait Philippe Aghion, professeur d’économie à Harvard, que seule une presse véritablement indépendante des groupes d’intérêt peut améliorer l’efficacité d’une économie
, qu’il y a aussi, dans le capitalisme contemporain, une exigence d’éthique.
Le philosophe François Ewald écrivait à ce propos qu’un groupe industriel comme LVMH doit s’interdire de s’approprier le principal journal économique français parce que, privant l’ensemble des acteurs économiques d’une source de confiance, il détruirait une part de ce capital social nécessaire au bon fonctionnement de l’économie en France
.
Un journal, ce n’est pas seulement une marque. C’est d’abord ses journalistes. Tel est le credo de Pearson, mais aussi de tous les professionnels de la presse. Pour les trois raisons développées, l’ensemble des journalistes des Échos vous ont, à plusieurs reprises maintenant, signifié leur refus. Au cas où vous parviendriez à vous en emparer contre l’avis de la rédaction et d’un grand nombre de ses lecteurs, comment imagineriez-vous créer l’indispensable relation de confiance nécessaire ? Comment faire vivre la « passion créative » qui nous anime, vous et nous ? À chacun son métier.
Vincent de Feligonde est président de la Société des journalistes des Échos.
Article paru dans l’édition du 27.07.07.
États-Unis — The Wall Street Journal — News Corp. (Rupert Myurdoch)
L’heure de vérité de Rupert Murdoch The Wall Street Journal, important magazine financier indépendant étatsunien, sujet à un rachat par un grand groupe industriel, News Corp de Rupert Murdoch.
Rupert Murdoch, 76 ans, est le dernier avatar des « grands moguls » de l’histoire de la presse américaine et anglaise, dans la lignée des William Randolph Hearst – qui a inspiré le personnage de Citizen Kane –, Joseph Pulitzer et William Maxwell Aitken, baron de Beaverbrook. Il est tout à la fois craint, détesté et admiré pour son appétit insatiable du pouvoir.
Avec la prise de contrôle, la semaine dernière, du groupe Dow Jones et de son fleuron, le Wall Street Journal, il supplante tous ses prédécesseurs en termes d’influence et de puissance financière. Il contrôle maintenant un empire, News Corp, évalué à plus de 70 milliards de dollars, constitué, entre autres, de 175 titres, dont, en Angleterre, le Times, The Sun, News of the World, aux États-Unis le New York Post, le Weekly Standard, les réseaux et chaînes de télévision Fox, Sky et DirecTV, les studios de cinéma Twentieth Century Fox, la maison d’édition HarperCollins et le site My Space.
Mais si mettre la main sur le Wall Street Journal est une victoire, celle-ci pourrait aussi marquer les limites de l’aventure de Rupert Murdoch. Elle lui offre la consécration, le contrôle de la plupart des médias conservateurs aux États-Unis, mais testera comme jamais auparavant ses qualités de patron de presse. Personne n’attend que les « tabloïds » New York Post, The Sun, ou la chaîne d’information en continu Fox News soient des références journalistiques. C’est le cas, et même la vocation, du Wall Street Journal, l’un des trois quotidiens nationaux des États-Unis. Il incarne la grande tradition de la presse américaine avec une séparation totale entre les commentaires et les faits, entre, d’un côté, les opinions politiques, économiques et sociales, exprimées avec force, et, de l’autre, les informations rapportées avec un souci permanent de rigueur et de neutralité.
Le Journal
a reçu 31 prix Pulitzer et ne publie presque jamais de rectificatif. Il s’agit en fait de deux journaux en un : un quotidien des affaires, dont la fiabilité en fait un outil de travail pour ces 2,7 millions d’acheteurs tous les jours dans le monde ; et un journal d’opinion, considéré comme la bible des conservateurs américains.
Cela n’a pas empêché la gauche américaine et des démocrates de se mobiliser pour défendre l’indépendance
du Wall Street Journal. La stratégie de Rupert Murdoch consiste à acquérir autant de pouvoir médiatique que possible et à l’utiliser pour promouvoir à la fois ses convictions très à droite et son intérêt personnel
, affirme Josh Silver, directeur général de l’association Free Press (presse libre) qui milite pour une réforme des médias américains. Murdoch n’est pas un homme de presse, c’est un imprésario, un politicien, un bâtisseur d’empire qui s’intéresse à la vérité seulement quand elle sert ses intérêts
, écrit Jack Shafer, chroniqueur de Slate Magazine. Une partie du camp républicain s’inquiète aussi. Les conservateurs traditionnels lui reprochent ses trois mariages, la vulgarité
de ses tabloïds et chaînes de télévision grand public, son enthousiasme pour l’immigration, et plus encore un quasi-monopole aujourd’hui sur les médias de droite qui en fait un « faiseur de roi » : il peut presque décider du sort des candidats républicains à l’investiture présidentielle.
Rupert Murdoch a bien promis de constituer un conseil éditorial indépendant, pour justement assurer l’indépendance du Wall Street Journal. Mais cela ne correspond ni à sa personnalité ni à son passé. Il expliquait encore l’année dernière : J’essaye de rester informé de tous les détails. Je regarde les produits tous les jours. Cela ne veut pas dire que j’interfère, mais il est important parfois de montrer sa capacité à s’impliquer. Cela prouve que vous comprenez ce qui se passe.
Rupert Murdoch est un conservateur convaincu. Il déteste les impôts, les interventions de l’État. Il est pour une politique de force et d’interventions militaires. Il se méfie des syndicats et des régulateurs. Mais il sait aussi être pragmatique.
Pour le magazine The Economist, la définition célèbre de la politique de l’Empire britannique au XIXe siècle par Lord Palmerston – Il n’a pas d’alliés éternels et d’ennemis perpétuels, seulement des intérêts permanents
– convient parfaitement à News Corp. Fox News et le New York Post ont été et sont des partisans acharnés de la guerre en Irak, de l’administration Bush et des républicains. Le même New York Post a pourtant apporté son soutien à la démocrate Hillary Clinton pour sa réélection en novembre 2006 au poste de sénateur. Depuis, Rupert Murdoch est allé jusqu’à organiser des soirées pour recueillir des dons et financer la campagne présidentielle de la même Hillary Clinton. À la fin des années 1990, les journaux anglais de News Corp avaient soutenu Tony Blair et le parti travailliste contre les sortants conservateurs. Même en matière d’environnement, Rupert Murdoch a cette faculté de sentir le vent tourner et de changer d’opinion. Il a promis de faire de News Corp une entreprise neutre
sur le plan des émissions de gaz carbonique.
Le pragmatisme de Rupert Murdoch est la meilleure et la seule chance du Wall Street Journal de ne pas perdre son âme. Si News Corp altère la réputation d’indépendance du quotidien des affaires, il détruira de façon irrémédiable ce qu’il a payé très cher, 5 milliards de dollars, soit 60 % de plus que sa valeur en Bourse à la veille de l’offre. Ce quotidien est capable aujourd’hui de faire basculer les marchés, car ses lecteurs sont convaincus qu’il n’a d’autre maître que leur intérêt
, écrit Jack Shafer. Le plus petit soupçon d’une pression de Murdoch détruira la confiance de lecteurs mille fois plus soupçonneux et mille fois plus rancuniers que ceux des tabloïds et les téléspectateurs avec lesquels Murdoch a bâti sa fortune.
La mondialisation fait que des millions de personnes dans le monde dépendent d’informations économiques et financières incontestables. L’intégrité journalistique du Wall Street Journal n’a sans doute jamais été aussi nécessaire qu’aujourd’hui.
Éric Leser
Article paru dans l’édition du 07.08.07.
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