La querelle linguistique et la crise de l’État en Belgique

Ini­tia­le­ment publié le 29 décembre 2005 à 17:07

En atten­dant d’avoir résolu mon pro­blème de site Web tra­di­tion­nel, je poste ce cours de licence de géo­gra­phie (pas tout à fait ter­miné) ici. Release early, release often, comme ils disent.

Gaule cel­tique et Gaule bel­gique, Neus­trie et Aus­tra­sie, et aujourd’hui Wal­lon­nie et Flandre… La Bel­gique a tou­jours eu du mal à se défi­nir. Cet article date ini­tia­le­ment de 2002. La rai­son pour laquelle j’insère celui-ci et pas les autres, est l’article du Monde diplo­ma­tique signalé à la fin.

Bien évi­dem­ment, tout remarque de Belges est la bien­ve­nue. J’ajoute en fin d’aticle un long com­men­taire de Sophie.

  1. <Titre 1>
    1. Un État divisé par une fron­tière linguistique
    2. Le mul­ti­lin­guisme et la que­relle identitaire
    3. Conclu­sion
  2. Les fac­teurs de la crise iden­ti­taire
    1. Le sen­ti­ment d’appartenance à la communauté
    2. La par­cel­li­sa­tion des par­tis politiques
    3. La mon­tée des natio­na­lismes en Belgique
    4. L’unité belge en question
    5. Conclu­sion
  3. Docu­men­ta­tion
    1. Docu­ment 1 : La mort d’une Bel­gique unitaire
    2. Docu­ment 2 : La fron­tière linguistique
    3. Docu­ment 3 : Les aires linguistiques
    4. Docu­ment 4 : La popu­la­tion wal­lonne et fla­mande de 1846 à 1970
    5. Autres

<Titre 1>

Un État divisé par une fron­tière linguistique

La fron­tière est mou­vante ; il y a des phases de flux et de reflux, la fron­tière mon­tant ou redes­cen­dant selon un axe nord-sud, mais pour l’essentiel s’est fixée dès le milieu du Haut Moyen-Âge (ⅤⅠe–ⅤⅠⅠe siècles). Cepen­dant, ces mou­ve­ments ont créé des enclaves lin­guis­tiques. Cette fron­tière s’est impo­sée au niveau juri­dique entre 1830 et 1930. Elle a par la suite été figée par des règle­ments (les us et cou­tumes).

Sin­gu­lière bar­rière que cette fron­tière lin­guis­tique, car elle sépare deux com­mu­nau­tés (ainsi qu’une troi­sième moins impor­tante au Sud-Est, de langue alle­mande). Le docu­ment 3 montre une fron­tière lin­guis­tique dénuée de repré­sen­ta­tion topo­gra­phique, puisqu’elle coupe une plaine, tout au contraire de l’Alsace et la Lor­raine où les Vosges marquent le pay­sage et coupent la par­tie est des Ardennes.

La notion de fron­tière poli­tique est une créa­tion de la géo­po­li­tique des années trente. Si à la base c’était un simple concept, c’est aujourd’hui devenu une réa­lité (ainsi voit-on beau­coup de noms de villes arbo­rer deux ortho­graphes (la ville fran­çaise de Lille s’appelle Rys­sel en fla­mand). Ceci est une preuve de l’impact com­mu­nau­taire de la langue.

Le mul­ti­lin­guisme et la que­relle identitaire

Les pro­blèmes lin­guis­tiques sont au ⅩⅩe siècle des pro­blèmes de com­mu­nauté (voir docu­ment 1). Pour­tant + évo­lu­tion démo­gra­phique (voir docu­ment 4). La pro­por­tion fla­mande est de plus en plus nom­breuse. En 1846, ils repré­sen­taient 54 % de la popu­la­tion. En 1970, ils étaient pas­sés à 76 %. La rup­ture a lieu dans les années vingt. La fron­tière lin­guis­tique se matérialise.

Ce pro­blème est éga­le­ment poli­tique du fait de la ques­tion des enclaves (voir docu­ment 3).

  • Enclave à l’ouest (en région fla­mande). Deux villes, can­tons, dépar­te­ments  fran­co­phones (80 % de fran­co­phones) mais rat­ta­chés à la Flandre.
  • Enclave du can­ton des Fou­rons (en région wal­lonne, mais une majo­rité de Fla­mands). On y parle le fla­mand, le fran­çais et le néerlandais.
  • Dis­trict de Bruxelles : Depuis 1932, c’est une ville où l’on parle fran­çais (qui est la langue offi­cielle de l’administration). Dix-huit com­munes péri­phé­riques sont asso­ciées à Bruxelles pour for­mer le dis­trict. En 1963, le fran­çais faillit ne plus être langue offi­cielle (puisque la ville est dans une zone fla­mande). À l’issue d’une grave crise empreinte de grèves et de mani­fes­ta­tions, la popu­la­tion a refusé l’abrogation du fran­çais, qui est resté depuis.
  • Can­tons de l’Est ger­ma­no­phones. Cette com­mu­nauté s’identifie plus ou moins à l’Allemagne (25 com­munes) […] (région rat­ta­chée à deux reprises à l’Allemagne pen­dant les deux Guerres mon­diales)1.

Conclu­sion

Depuis la fin du ⅩⅩe siècle, on assiste à la nais­sance d’une autre Bel­gique. Pour reprendre les mots de Louis De Clercq, rédac­teur en chef du jour­nal Der Stan­dart, : Les sujets des rois ne sont plus des Belges, mais des Fla­mands, des Wal­lons, des Bruxel­lois, des Alle­mands. Le rôle du roi est de les asso­cier. Le roi, comme on le voit, est le seul fac­teur d’identité. Va-t-on vers un rôle majoré du roi (idée personnelle) ?

Les fac­teurs de la crise identitaire

On dénombre trois fac­teurs com­mu­nau­taires et politiques.

Le sen­ti­ment d’appartenance à la communauté

À la nais­sance de l’État belge, celui-ci était arti­fi­ciel (il n’y avait pas même d’élément topo­lo­gique per­met­tant d’appréhender ses limites). Au contraire, la Bel­gique est la consé­quence de l’éclatement de l’empire des Habs­bourg (ⅩⅤⅠe–ⅩⅤⅠⅠe siècle) ; elle a ensuite été rat­ta­chée aux Provinces-Unies (les actuels Pays-Bas) jusqu’à la révo­lu­tion de 1830, sou­te­nue à la fois par les fran­co­phones et par des Fran­çais (des par­ti­sans de Charles Ⅹ sou­hai­taient la créa­tion d’un État for­te­ment fran­co­phone, avec le fran­çais comme langue offi­cielle et d’usage, du Par­le­ment à l’armée, des bancs d’école à l’université). La Flandre tolère le bilin­guisme, mais le fran­çais reste un cri­tère de […].

La situa­tion se com­plique dans la seconde moi­tié du ⅩⅠⅩe siècle. Le sen­ti­ment natio­nal des Fla­mands prend de l’importance. La com­mu­nauté fla­mande com­mence à dénon­cer les inéga­li­tés sociales (les res­pon­sa­bi­li­tés des hauts niveaux sont presque exclu­si­ve­ment occu­pées par des fran­co­phones, qui ne veulent pas de Fla­mands dans l’armée. En témoignent les inep­ties pen­dant la Pre­mière Guerre mon­diale : des sol­dats sont fusillés parce qu’ils ne com­prennent pas le français !

Pen­dant l’occupation alle­mande, la Bel­gique est cou­pée en deux. L’indépendance de la Flandre est recon­nue. Le fran­çais devient la langue poli­tique. Après 1918, la Flandre rede­vient belge. Mais les jeux sont faits, le fossé s’accentue et le sen­ti­ment natio­nal va en se ren­for­çant. Dans la même période, la dif­fé­rence de richesse entre la Wal­lo­nie et la Flandre s’accentue. Alors que la Wal­lo­nie est riche et indus­trielle, la Flandre est pauvre et rurale (on verra plus tard que c’est aujourd’hui, avec la dés­in­dus­tria­li­sa­tion, tout le contraire, la Wal­lo­nie étant la région « pauvre »).

Tout comme en Suisse, on cherche à assu­rer la péréqua­tion pen­dant l’Entre-Deux-Guerres, ce qui abou­tit au com­pro­mis de 1932 :

  • On donne des avan­tages aux Fla­mands (une cer­taine auto­no­mie, l’enseignement du fla­mand est assuré dans le secon­daire, régi­ments mili­taires flamands…)
  • Recon­nais­sance offi­cielle de la langue fla­mande. Ceci abou­tit à recon­naître l’existence d’un mul­ti­com­mu­ni­ta­risme en Bel­gique. Cet assou­plis­se­ment aura beau­coup de conséquences.

La par­cel­li­sa­tion des par­tis politiques

Celle-ci est très impor­tante. Tra­di­tion­nel­le­ment, le pay­sage poli­tique se com­pose d’un parti com­mu­niste, un parti socia­liste et un parti conser­va­teur (ce terme signi­fie qu’ils défendent tou­jours le même pro­gramme). À par­tir de 1960, les trois par­tis tra­di­tion­nels com­mencent à s’identifier à leurs com­mu­nau­tés et donc se mettent à défendre, plus que les inté­rêts de leur idéo­lo­gie, ceux des Fla­mands ou des Wal­lons, selon leur appar­te­nance per­son­nelle. La der­nière cam­pagne pour l’unité de la nation date de 1968. Depuis, les litiges et les risques d’éclatement de la fédé­ra­tion n’ont cessé de gran­dir. Les par­tis poli­tiques ne sont pas peu res­pon­sables de cette situation.

La mon­tée des natio­na­lismes en Belgique

Le natio­na­lisme belge exis­tait depuis la Guerre, mais il est revenu en force en 1960 […]. Il appa­raît à la fois en Wal­lo­nie et en Flandre. Dans les deux com­mu­nau­tés se posent les ques­tions des ori­gines. Voir Phi­lippe Dest­tate en 1991 : La Wal­lo­nie fait par­tie de la culture gau­loise et s’est tou­jours oppo­sée à la culture ger­ma­nique. Pour lui, cette oppo­si­tion est donc anté­rieure à l’époque romaine et la Wal­lo­nie a pour mis­sion de repous­ser la culture ger­ma­nique. La même argu­men­ta­tion a cours en Flandre.

Depuis les années soixante, le dis­cours s’est radi­ca­lisé (La Bel­gique uni­taire est morte ou va mou­rir : dis­cours d’intolérance). Cela est encore aggravé par la scis­sion qui avait eu lieu pen­dant la Seconde Guerre mon­diale entre des Wal­lons résis­tants et des Fla­mands collaborateurs.

Mais le natio­na­lisme n’est que secon­daire, il n’a pas d’impact impor­tant et sert davan­tage de pré­texte. Il contri­bue cepen­dant à oppo­ser les deux grandes régions […]. Alors que la Flandre est une entité suf­fi­sam­ment solide aujourd’hui pour exis­ter par elle-même, le natio­na­lisme wal­lon est quelque peu contra­dic­toire. En effet, ces natio­na­listes veulent l’avènement d’un État indé­pen­dant, mais en même temps, la Wal­lo­nie est cultu­rel­le­ment très proche de la France. Cer­tains, comme le Ras­sem­ble­ment Wallonie-France, envi­sagent même un rat­ta­che­ment à cette dernière.

Cette fron­tière se res­sent au quo­ti­dien : elle induit des pro­blèmes à gérer dans les enclaves lin­guis­tiques. Ainsi, Anvers, ville fla­mande, est-elle mul­ti­cul­tu­relle. La messe y est dite en fran­çais, la confes­sion est catho­lique. En 1960, la popu­la­tion ne veut plus du fran­çais, ce qui abou­tit à des mani­fes­ta­tions de la part des catho­liques ; la messe reste en fran­çais. Autre exemple, la seconde langue apprise en Flandre fut long­temps le fran­çais (et le néer­lan­dais en Wal­lo­nie). Dans les années 60, la Flandre troque le fran­çais pour l’anglais (comme en Suisse avec les ger­ma­no­phones). Il y a donc là un réel pro­blème de cohé­sion natio­nale qui se fait jour.

L’unité belge en question

Depuis 1830 s’est déve­loppé un État-nation à la fran­çaise (un État = une langue). À par­tir des années soixante au contraire, cette vision a caté­go­ri­que­ment changé pour les Belges qui ne veulent plus d’une telle vision poli­tique. Sur­tout, les Fla­mands veulent défendre leurs inté­rêts (ne plus être consi­dé­rés comme des citoyens de seconde zone et sur­tout pas être rat­ta­chés au fran­çais ; notam­ment, en 1968, l’université de Lou­vain crée l’événement en n’enseignant plus le fran­çais. Illico, une nou­velle uni­ver­sité est créée pour l’enseignement de cette langue. Aujourd’hui encore, cette époque a laissé des séquelles ; ainsi les deux uni­ver­si­tés sus­nom­mées sont tou­jours en conflit larvé.

Cet évé­ne­ment et bien d’autres ont conduit en 1970, à la rédac­tion d’une nou­velle consti­tu­tion :

  • 1970 : pour satis­faire le sen­ti­ment com­mu­nau­taire, vont être créées des com­mu­nau­tés cultu­relles. Il devait y en avoir trois, la com­mu­nauté wal­lonne, la com­mu­nauté fla­mande et Bruxelles, mais seules les deux pre­mières furent créées et aucun accord réel n’a scellé ce pro­jet de com­mu­nau­tés culturelles.
  • 1980 : créa­tion des trois régions admi­nis­tra­tives de Wal­lo­nie, de Flandre et du dis­trict de Bruxelles. Pre­mier pas vers une décen­tra­li­sa­tion, elles prennent en charge les aspects sani­taires et sociaux (y com­pris l’enseignement).
  • 1988 : les com­pé­tences des trois régions sont ren­for­cées. Elles ont désor­mais éga­le­ment à assu­rer leur propre financement.
  • 1993 : réf (réfé­rence, loi, réfé­ren­dum, ren­for­ce­ment ?) fondamental(e). l’article 1er de la Consti­tu­tion men­tionne désor­mais que la Bel­gique est un État fédé­ral. Il y a désor­mais à Bruxelles un gou­ver­ne­ment fédé­ral et un gou­ver­ne­ment fédéré. Les ministres sont nom­més par le roi et par le peuple. Il y a désormais :
    • des gou­ver­ne­ments de région ;
    • des gou­ver­ne­ments de com­mu­nau­tés qui repré­sentent les trois com­mu­nau­tés (fla­mands, wal­lons et germanophones).
    Comme on peut le consta­ter, on assiste à une super­po­si­tion de sys­tèmes.

Le grand para­doxe de ces mou­ve­ments natio­na­listes est qu’il demandent l’indépendance et que le der­nier vec­teur uni­taire du pays qui puisse empê­cher l’effondrement est le roi. Dès lors, se pose la ques­tion de la place de la monar­chie dans le futur.

Conclu­sion

L’équilibre poli­tique de la Bel­gique depuis 1830 repose sur la confron­ta­tion de deux enti­tés lin­guis­tiques sépa­rées par une fron­tière datant du Haut Moyen-Âge. Depuis 1960, l’équilibre n’existe plus. On se dirige vers le fédé­ra­lisme, peut-être seule­ment une étape vers un écla­te­ment de la Bel­gique, à la manière de la You­go­sla­vie (mais à la dif­fé­rence de la You­go­sla­vie, la scis­sion de la Bel­gique se ferait alors même qu’elle est membre de l’Union européenne).

Quelle est la réac­tion de la popu­la­tion belge ? Seules les élites se rendent compte d’un gâchis : il y avait une entité cohé­rente (bof, je ne trouve pas, moi ; c’est un État avec deux nations).

Le 6 mars 1998, une mani­fes­ta­tion pour la défense de la Bel­gique […]. Les intel­lec­tuels belges réclament la fin des natio­na­lismes et le règle­ment des ques­tions sociales […].

Docu­men­ta­tion

Docu­ment 1 : La mort d’une Bel­gique unitaire

Le constat tel qu’on peut le faire en 1994, est donc en gros le sui­vant : dans le Nord, un sen­ti­ment d’identité qui entraîne natu­rel­le­ment la soli­da­rité ; dans le Sud (avec ou sans Bruxelles), des soli­da­ri­tés réelles, mais que ne débouchent qu’assez peu sur ce qui res­sem­ble­rait à un vrai sen­ti­ment natio­nal. Le pro­blème du Sud est que l’esprit natio­nal ne peut être que wal­lon, alors que les causes com­munes ras­semblent fré­quem­ment tous les fran­co­phones. On ne conçoit pas un sen­ti­ment natio­nal fran­co­phone, et per­sonne d’ailleurs ne cherche à le susciter.

Les que­relles entre Fla­mands et fran­co­phones sont deve­nues un phé­no­mène récur­rent de la vie poli­tique belge. Elles portent sur les matières les plus diverses. Très vite, dès que se pose un pro­blème d’une cer­taine por­tée, il a ten­dance à prendre une « colo­ra­tion com­mu­nau­taire ». On notera cepen­dant que manque un bout, là – qui, mise à part l’une ou l’autre bagarre, sont tou­jours res­tées paci­fiques (le sang n’a jamais coulé !) – n’ont jamais débou­ché sur un affron­te­ment met­tant en cause l’unité du pays. Seules des dis­cus­sions por­tant sur des pro­blèmes d’avenir manient des matières qui pour­raient deve­nir réel­le­ment explo­sives ; on pense notam­ment à la mise en cause du carac­tère natio­nal de la sécu­rité sociale.

La Bel­gique uni­taire est morte. l’article 1er de la Consti­tu­tion révi­sée, dans le texte coor­donné de 1993, porte : La Bel­gique est un État fédé­ral qui se com­pose des com­mu­nau­tés et des régions. La for­mule est simple, mais l’architecture est com­pli­quée. Les régions sont des enti­tés ter­ri­to­riales : région fla­mande , région wal­lonne et région de Bruxelles-capitale. Comme ces deux der­nières régions ne sont pas homo­gènes lin­guis­ti­que­ment (il y a une mino­rité de langue alle­mande à l’est de la région wal­lonne, et la région de Bruxelles-capitale com­prend à la fois des fran­co­phones, en grosse majo­rité – plus de 80 % – et des néer­lan­do­phones), il n’a pas été pos­sible de confier à leurs organes diri­geants des com­pé­tences dans des matières où la langue est un élé­ment majeur, c’est-à-dire avant tout dans des matières cultu­relles et pour l’enseignement. Ces com­pé­tences sont attri­buées aux com­mu­nau­tés, qui sont, comme les régions, au nombre de trois : la com­mu­nauté fla­mande, qui veille aux inté­rêts de la région fla­mande et des néer­lan­do­phones de Bruxelles ; la com­mu­nauté fran­çaise, qui s’occupe des fran­co­phones tant de Bruxelles que de la région wal­lonne ; la com­mu­nauté ger­ma­no­phone, char­gée des inté­rêts des ger­ma­no­phones de l’Est. Si les com­mu­nau­tés ont des com­pé­tences liées essen­tiel­le­ment à la langue, les régions s’occupent de matières qui sont, elles, essen­tiel­le­ment d’ordre économique.

Le peuple fla­mand qui s’affirme est désor­mais homo­gène du point de vue lin­guis­tique. Le néer­lan­dais est par­tout la langue de l’administration, de l’enseignement, de la jus­tice, et même obli­ga­toi­re­ment, sous cer­tains rap­ports, des entre­prises. Ceux que l’on appelle les « fran­co­phones de Flandre » et que l’on trouve notam­ment à Gand et Anvers, conservent le fran­çais comme langue du foyer, mais leurs enfants font leurs études en néer­lan­dais (il n’y a pra­ti­que­ment plus d’école de langue fran­çaise en Flandre ; elles ne sont pas sub­si­diées et leurs diplômes ne sont pas recon­nus) et à sup­po­ser, par exemple, qu’ils fassent de la poli­tique, ils la font en néer­lan­dais. Il n’existe plus en pays fla­mand un seul jour­nal poli­tique de langue fran­çaise. l’homogénéité résulte aussi de l’extension très consi­dé­rable du néer­lan­dais pro­pre­ment dit, par rap­port aux dia­lectes : connais­sance de la langue, bien entendu, qui est deve­nue géné­rale (la télé­vi­sion ayant à cet égard puis­sam­ment épaulé l’école), mais aussi l’usage de plus en plus géné­ral. Tous les Fla­mands ont bien main­te­nant, et sans conteste, « leur » langue.

La mort d’une Bel­gique uni­taire, Jean STENGERS  », in Revue ⅩⅩe siècle, Presses de Sciences Po, nº 50 avril-juin 1996, pages 40–41.

Docu­ment 2 : La fron­tière linguistique

La fron­tière qui, en Europe, sépare le monde dit « latin » des pays ger­ma­niques coupe la Bel­gique en son milieu. Pre­nant ainsi dans l’histoire du pays une signi­fi­ca­tion par­ti­cu­lière, elle est deve­nue la « fron­tière lin­guis­tique » entre la Bel­gique néer­lan­do­phone et la Bel­gique fran­co­phone, objets de que­relles poli­tiques sans cesse renaissantes.

On connaît mal les cir­cons­tances à la suite des­quelles s’est fixé la fron­tière nord de l’empire romain ainsi que l’incidence de cette fron­tière poli­tique sur les langues des popu­la­tions rive­raines de l’époque. On constate cepen­dant que la déli­mi­ta­tion appa­rue au début du Moyen-Âge entre les par­lers romans et les par­lers ger­ma­niques (fran­çais d’oïl et fran­cique, pour ce qui concerne la Bel­gique) cor­res­pond à peu près à cette fron­tière. Depuis lors, elle n’a presque pas évo­lué. Quand elle s’est dépla­cée, c’est à une époque récente et tou­jours aux dépens du domaine néer­lan­do­phone, [par le tru­che­ment] d’enclaves lar­ge­ment fran­ci­sées — dont la plus impor­tante est Bruxelles.

La Bel­gique uni­taire de 1830 ayant refusé pen­dant un siècle de recon­naître au néer­lan­dais un sta­tut équi­valent à celui du fran­çais, la ques­tion du tracé pré­cis de la fron­tière lin­guis­tique ne s’est donc posée qu’à par­tir de 1930 envi­ron, et elle coïn­cide avec la volonté poli­tique d’arrêter défi­ni­ti­ve­ment le recul pro­gres­sif de cette fron­tière du côté fla­mand. Empoi­son­née par les pro­blèmes que sus­citent les régions fron­ta­lières fran­ci­sées, cette opé­ra­tion n’est pas encore ter­mi­née à l’heure actuelle. Les dif­fi­cul­tés ren­con­trées sont tou­te­fois moins liées à la nature de la fron­tière lin­guis­tique qu’à ce nœud de que­relles qu’on appelle en Bel­gique la « ques­tion communautaire ».

La Bel­gique et ses popu­la­tions, Hélène et Pierre WILLEMART, Sus van ELZEN, Éd. Com­plexes, Paris, 1981

Docu­ment 3 : Les aires linguistiques

Les aires linguistiques

Docu­ment 4 : La popu­la­tion wal­lonne et fla­mande de 1846 à 1970

  1846 1890 1920 1947 1970
BELGIQUE 4 337 196 (100 %) 6 069 321 (100 %) 7 405 569 (100 %) 8 512 195 (100 %) 9 650 944 (100 %)
Rég. Flam.
Rég. Wall.
Brux. Cap.
2 346 454 (54,1 %)
1 779 108 (41,0 %)
211 634 (4,9 %)
3 003 219 (49,5 %)
2 545 939 (41,9 %)
520 163 (8,6 %)
3 730 431 (50,4 %)
2 !68 687 (38,7 %)
806 451 (10,9 %)
4 551 920 (53,5 %)
3 004 346 (35,3 %)
955 929 (11,2 %)
5 416 583 (56,1 %)
3 159 225 (32,7 %)
1 075 136 (11,1 %)

Depuis 1920, la Région Wal­lone com­prend aussi la Région lin­guis­tique alle­mande (61 972 hab. en 1947)

On voit que la Région Fla­mande attei­gnit son point le plus bas et la Région Wal­lonne son point le plus haut vers la fin du ⅩⅠⅩe siècle, aucune des deux n’ayant alors la majo­rité abso­lue. La deuxième moi­tié du ⅩⅠⅩe siècle avait vu un recul assez pro­noncé de la Région Fla­mande au pro­fit de Bruxelles-Capitale et de la Région Wal­lonne favo­ri­sée par son essor industriel.

Dès 1920, la Région Fla­mande a rega­gné un point et la majo­rité abso­lue, de jus­tesse, aux dépens de la Région Wal­lonne, laquelle dut payer, en outre, un nou­veau pro­grès de Bruxelles-Capitale. De 1920 à 1947, Bruxelles pro­gresse encore très légè­re­ment et la Région Fla­mande très sen­si­ble­ment, tou­jours aux dépens de la région Wal­lonne. Même évo­lu­tion, de 1947 à 1970, sauf à Bruxelles qui accuse, pour la pre­mière fois, un recul relatif.

Cette évo­lu­tion des régions cor­res­pond en gros à celle des langues. Mais l’appartenance lin­guis­tique bruxel­loise n’est pas res­tée uni­forme, ce qui influe sur la vue d’ensemble.

Dos­sier de démo­gra­phie de la Bel­gique, Roger MOLS, 1975

Autres

Je ne suis pas du tout d’accord avec le fait de par­ler de la Bel­gique comme d’une per­sonne en pleine crise d’adolescence.

Une crise d’identité… À cause d’une poli­tique soi-disant chao­tique alors que nous pas­sons d’un gou­ver­ne­ment arc-en-ciel (tous les par­tis ont leur mot à dire) à un gou­ver­ne­ment vio­let (fifty-fifty pour les socia­listes et les libé­raux). Crise d’identité soi-disant à cause de ce fameux « un État, deux nations », ce qui est faux puisque sur ce prin­cipe de « nations lin­guis­tiques » il fau­drait men­tion­ner 3 nations, puisque ne l’oublions pas, quelques petits vieux de l’est du pays parlent encore l’allemand.

Et puis non, ce n’est pas vrai que la Bel­gique est en crise d’identité. C’est même car­ré­ment cho­quant à entendre, car bien qu’étant une « petite fille du pays », petite fille d’une famille de fer­miers, atta­chée à la terre, bien dans ses racines et pro­fon­dé­ment émue par ce patois qu’est le wal­lon (dans lequel je sais m’exprimer) émue par la nos­tal­gie et la musique de la langue de mes grands-parents, je me sens Belge avant tout. Pas Wal­lonne, Belge. Et je consi­dère les habi­tants de Flandre comme d’autres Belges. Pas comme des Flamands.

Je peux com­prendre qu’un Fran­çais ait du mal à ima­gi­ner ça, car en France, tout le monde parle fran­çais, les gens du nord sont pro­fon­dé­ment atta­chés à leur chti (sorry pour l’orthographe) et semblent plus « nor­diques » que « Fran­çais », les gens du Sud semblent éga­le­ment plus Mar­seillais que Fran­çais et les Pari­siens semblent car­ré­ment être une race à part. ET tout ça sim­ple­ment pour une ques­tion d’accent. Mais non, en Bel­gique, ça ne fonc­tionne pas comme ça. Les fric­tions entre Wal­lons et Fla­mands, quand il y en a, sont des fric­tions entre poli­ti­ciens wal­lons et poli­ti­ciens fla­mands. Et plus pré­ci­sé­ment ces poli­ti­ciens qui s’occupent du bud­get, car la Flandre est plus riche que la Wallonie.

J’ai l’immense chance d’habiter depuis un an dans une com­mune de Wal­lo­nie, Enghien, où le fran­çais a la même place que le néer­lan­dais. Dans les pubs, dans les super­mar­chés, dans l’administration… On peut aller à l’administration com­mu­nale et deman­der sa pape­rasse en néer­lan­dais, si on en a envie. Cette langue que je trou­vais hor­rible depuis mes 9 ans, depuis qu’on me l’enseignait à l’école, trouve main­te­nant toute son har­mo­nie dans ma vie quotidienne.

Arri­ver à la poste, faire la file avec des petits vieux, en voir entrer un qui salue en néer­lan­dais ou en fran­çais (selon la per­sonne qu’il salue), com­prendre ce qu’il dit mal­gré ses patois wal­lons et fla­mands… ça c’est être Belge.

Mais effec­ti­ve­ment, lorsque par exemple, dans un sport tout bête comme le foot, on voit des hoo­li­gans qui s’arrachent la tête, entre deux villes d’un même pays, je pense évi­dem­ment à Mar­seille et Paris, ça peut paraître dif­fi­cile à com­prendre que des gens qui ne parlent pas la même langue puissent se sen­tir de la même origine.

C’est d’ailleurs étrange, ton article sur la crise d’identité et les pro­blèmes d’unité de la Bel­gique, car ce que le Roi a mis en exergue dans son dis­cours de Noël, c’est pré­ci­sé­ment l’unité de la Bel­gique, notam­ment lors d’évènements comme « La Bel­gique danse », dont tu n’as pro­ba­ble­ment pas dû entendre par­ler, du haut de ta France. Dans une grosse dizaine de villes belges, les habi­tants ont passé l’après-midi sur les grands-places à répé­ter des pas de danse. Le soir, la musique a retenti dans toutes ces villes en même temps et 55 000 per­sonnes ont dansé à l’unisson, les mêmes pas de danse pour tout le monde, en même temps. C’était très émou­vant ! Et tu sais quoi, au moment de com­men­cer à dan­ser, la pluie était de la par­tie. Les gens étaient en t-shirt sous la pluie, dan­saient, heu­reux qu’elle soit aussi de la fête. C’était fou ! Une drache natio­nale pour un moment de com­pli­cité natio­nale. C’était l’une des mani­fes­ta­tions de joie des Belges pour fêter les 175 ans de leur pays ainsi que ses 25 ans de fédé­ra­lisme. Il y en a eu tel­le­ment d’autres…

Ce n’est pas ce genre de chose qu’on verra en France, et tu sais pour­quoi ? Parce que la France est trop grande. En Bel­gique, on a par­fois l’impression d’être en famille, bien cosy au coin du feu, avec le père qui nous regarde de son œil bien­veillant et confiant. Je n’en rajoute pas, c’est par­fois l’impression que j’ai, par exemple lorsque je vois un petit vieux qui salue tout le monde au bureau de poste…

Il faut que ce soit clair, et j’espère que tu le com­prends de cette façon, je dis tout ça sans agres­si­vité aucune. Seule­ment, ton article m’a fait bon­dir de ma chaise plu­sieurs fois et je n’aurais pas su ne pas réagir, car beau­coup de choses sont dites « vues de l’extérieur » et ne cor­res­pondent pas du tout à la réa­lité que nous vivons en Bel­gique. Peut-être que notre petit pays aux airs si déchi­rés nous a au moins appris la tolé­rance, car si quelqu’un parle une autre langue, il repré­sente avant tout une richesse…

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Une réflexion au sujet de « La querelle linguistique et la crise de l’État en Belgique »

  1. Soph, Belge et pas très d’accord avec l’article

    Bon­jour. Chouette article que je n’ai pas encore su lire jusqu’au bout, l’envie de réagir étant plus forte que l’envie de ter­mi­ner de lire.
    En même temps, en voyant les titres « la mort d’une Bel­gique uni­taire », « la crise iden­ti­taire », je ménage un peu mes nerfs en ne lisant pas… . Le peu que j’ai lu m’a fait bon­dir sur ma chaise plus d’une fois.
    Une crise d’identité… bon sang mais on dirait que tu parles d’un ado­les­cent qui ne sait pas où il en est. La Bel­gique serait en crise iden­ti­taire parce que son his­toire est com­plexe et comme tu le pré­sentes là, fon­dée sur rien ? Crise d’identité parce qu’il y a une fron­tière lin­guis­tique et que tout le monde ne parle pas la même langue ? Parce que les par­tis poli­tiques ont du mal à se mettre d’accord ? On a eu pen­dant je ne sais com­bien de temps un gou­ver­ne­ment arc en ciel car toutes les cou­leurs poli­tiques avaient leur mot à dire, on a ensuite eu un gou­ver­ne­ment vio­let parce qu’il y avait autant de votes socia­listes que de votes libé­raux. La poli­tique belge est mieux lotie que la poli­tique fran­çaise, si tu veux mon avis.
    Crise d’identité en paral­lèle avec la fron­tière lin­guis­tique, c’est ce qui me donne le plus de pal­pi­ta­tions dans ce début d’article que j’ai lu. Il fau­drait que ce soit bien clair. La dif­fi­culté entre wal­lons et fla­mands n’existe qu’entre les poli­ti­ciens wal­lons et fla­mands. En gros parce que les fla­mands gagnent plus de sous et veulent qu’on fasse fifty-fifty alors que les wal­lons leur disent « puisque vous gagnez plus, vous en met­tez plus dans le pot com­mun ». Tout cela se passe entre le poli­ti­cien qui s’occupe de l’argent fla­mand et son homo­logue wal­lon. Point. Faire pas­ser la Bel­gique pour un pays déchiré, c’est faire pas­ser les Belges pour un peuple déchiré et ce n’est pas le cas. Abso­lu­ment pas. Et nous ne sommes pas non plus en crise d’identité. Nous sommes Belges. Je ne me sens pas wal­lonne, je me sens Belge, je n’ai jamais ralé sur un Fla­mand parce qu’il gagne plus de sous que moi ou parce qu’il a moins loin à aller pour avoir les pieds dans le sable ou pour n’importe quelle autre rai­son aussi stu­pide. Les Fla­mands sont aussi Belges que les Wal­lons, tout ce qui les dif­fé­ren­cie, c’est leur lan­gage et plus pré­ci­sé­ment la langue dans laquelle ils rem­plissent leur pape­rasse admi­nis­tra­tive.
    Je vis dans une com­mune où Fla­mands et Wal­lons coha­bitent, aussi fou que ça puisse paraitre, sans se frap­per des­sus (si si c’est vrai!). les publi­ci­tés sont dans les deux langues, les pro­mo­tions au super­mar­ché du coin aussi, les ins­crip­tions sur les plaques rou­tières (villes, direc­tions, dévia­tions, etc.) aussi et l’administration aussi. D’ailleurs, cha­peau aux employées de la com­mune d’Enghien, tou­jours sou­riantes et par­faites bilingues mal­gré les dif­fi­cul­tés et les nuances du jar­gon admi­nis­tra­tif. Le fla­mand fait par­tie de ma vie de tous les jours. Moi qui avait enfin oublié ces hor­ribles mots que des ensei­gnants avaient mis dans ma tete depuis mes 9 ans, me revoici, avec ces mêmes mots deve­nus har­mo­nieux dans ma vie quo­ti­dienne. J’aime beau­coup cette mixité des lan­gages, je trouve que ça donne de la vie à la com­mune, que ça la rend encore plus joyeuse. Aller à la poste et voir le petit vieux connu de tout le quar­tier tutoyer les autres petits vieux et par­ler à cer­tains en fla­mand et à d’autres en fran­çais, ça c’est de la vie.
    Pour en reve­nir à cette crise d’identité, non, c’est faux que la Bel­gique ne sait pas où elle en est. Une fron­tière lin­guis­tique, une vie poli­tique qui n’a pas tjs été toute rose (mais à ce pro­pos, je le redis, per­sonne n’a rien à envier aux Fran­çais), un pays qui a porté plu­sieurs noms, ça nous rend juste plus tolé­rants que d’autres pays envers la différence.

    Mais tu te dou­tais que cet article allait sus­ci­ter des réactions…

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