La Longue Traque — les Hmongs du Laos, un peuple sacrifié

Reco­pie sans auto­ri­sa­tion (impos­sible de joindre l’auteur) d’un article de Phi­lip Blen­kin­sop paru dans Le Monde 2 no30 de juin 2003. Avant de jeter la pierre (qui doit quand même être jetée), n’oublions pas, plus près de chez nous, le sort réservé aux harkis…


La guerre du Viet­nam porte mal son nom. Elle mit aussi à feu et à sang le Cam­bodge et le Laos, où la CIA a entre­tenu pen­dant tout le conflit une armée anti­com­mu­niste secrète com­po­sée de guer­riers de l’ethnie hmong. Quand, en 1975, les Amé­ri­cains, défaits, se retirent de la région, ils éva­cuent vers la Thaï­lande la plu­part des Hmongs du Laos. Mais pas tous. Ceux qui n’ont pu fuir sont tou­jours, plus de vingt-cinq ans après, per­sé­cu­tés par le régime com­mu­niste lao­tien. Le pho­to­graphe Phi­lip Blen­kin­sop, accom­pa­gné par un jour­na­liste du maga­zine Time Asia, a réussi à péné­trer la zone spé­ciale de Moung Xay­som­boune, dans le nord du pays, et à ren­con­trer des sur­vi­vants de ce peuple qui, har­celé, affamé, décimé, lutte pour ne pas disparaître.

Texte et pho­tos Phi­lip Blenkinsop/VU

Cachés dans la jungle

Une froide nuit sans lune de jan­vier 2003. Tapis à même le sol, nous atten­dons Moua Toua Ther, le chef d’un groupe de com­bat­tants Hmongs qui se cachent, avec leur famille, au cœur de la jungle, dans la zone spé­ciale de Moung Xay­som­boune (au nord de la capi­tale du Laos, Vien­tiane), à plus de trois jours de marche de l’endroit choisi pour ce rendez-vous secret.

Il arrive, avec quelques hommes qui consti­tue­ront notre escorte. Très vite, nous nous enfon­çons silen­cieu­se­ment dans la forêt, char­gés de quelques sacs de riz et de sel. Au milieu de la nuit, nous tra­ver­sons une crique et nous nous arrê­tons pour nous repo­ser. Les jeunes hommes et leur chef, blot­tis autour du feu, essayent de récu­pé­rer. Quelques heures d’un som­meil agité, fusil à la main, avant de repar­tir, dans la brume de l’aube, pour s’éloigner des patrouilles de l’armée laotienne.

À notre vue, ils tombent à genoux

Après plus de trois jours à tra­vers rivières et mon­tagnes, nous fran­chis­sons une der­nière crique, le long de falaises humides et glis­santes. Puis nous sui­vons le lit d’une rivière à sec qui nous conduit à un lieu de désolation.

Dans la clai­rière sont ras­sem­blés envi­ron 800 per­sonnes, l’ensemble du groupe com­mandé par Moua Toua Ther — ou au moins tous ceux qui ont été capables de mar­cher jusque là. À notre approche, tous, hommes, femmes, enfants, tombent à genoux et se pros­ternent, les mains jointes en signe d’imploration. Sou­dain, c’est comme si la jungle s’était tue, pour ne lais­ser entendre que des gémis­se­ments et des san­glots trop long­temps conte­nus. Nous com­pre­nons que nous sommes les pre­miers Occi­den­taux que nombre de ces Hmongs voient depuis que les États-Unis les ont aban­don­nés, et qu’ils placent en nous tous leurs espoirs de survie.

La faim et la douleur

Comme Moua Toua Ther, nombre de ses hommes, mais aussi des femmes et des enfants, que les sol­dats de l’armée régu­lière n’épargnent pas, ont déjà été ampu­tés ou blessés.

Ainsi Bhun Si, 42 ans, dont 23 de fuite dans la jungle, est mutilé depuis une attaque à la roquette qui, en 1991, a emporté six de ses cama­rades. Comme tous les autres Hmongs du groupe, il n’a jamais vu de méde­cin. Il ne lui reste que deux doigts à la main gauche, la par­tie gauche de son visage a comme fondu, et la bles­sure qu’il porte à la cuisse, toute aussi affreuse que les autres, a tou­jours besoin d’un pan­se­ment, douze ans après, pour conte­nir les liquides qui s’en écoulent… Nous vivions au som­met des mon­tagnes, à deux heures de marche d’ici, quand les com­mu­nistes sont venus, en 2002. Nous avons fui, mais ma femme et mes enfants ont été tués. Je me suis retourné et je les ai vus morts, allon­gés côte à côte. Son ami Soum Sai les a vus mou­rir : L’homme qui les a tués était à cinq mètres d’eux. Nang Pui (39 ans), Boon (12 ans) et Kong (16 ans) n’étaient pas armés. Quant à moi, je n’ai plus per­sonne : mes parents ont été tués en 1975, et toute ma famille, seize per­sonnes, a été assas­si­née par les com­mu­nistes. Si les États-Unis ne nous aident pas, nous allons tous mourir.

Leur mes­sage d’adieu : à l’aide, vite !

Quand Moua Toua Ther et ses com­pa­gnons s’enfuirent dans la jungle, en 1975, ils étaient 7 000. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 800, tous en haillons, cer­tains pieds nus. Comme ils ne peuvent pas s’approcher de leurs cultures, de peur d’une attaque de l’armée lao­tienne, ils sur­vivent en man­geant des racines et des ignames sauvages.

Quand, en der­nier recours, ils fini­ront par tuer ce qui leur reste de bétail, ils com­men­ce­ront à mou­rir de faim, affirme Moua Toua Ther. On a com­battu avec les Amé­ri­cains. Ils devraient s’en sou­ve­nir. Ils devraient nous trou­ver une terre où nous serions en sécu­rité et où nous aurions assez à man­ger, répète-t-il avant d’avertir que si la com­mu­nauté inter­na­tio­nale n’intervient pas, lui et ses com­pa­gnons mour­ront avant la fin de l’année.

Mais ils ont peu de rai­son d’espérer. L’étau des forces régu­lières se res­serre autour d’eux. Et cette fois, conclut Moua Toua Ther, quand les héli­co­ptères vien­dront, on ne pourra plus cou­rir ou se cacher. Nous serons tous massacrés.


Une grande par­tie de cet article tient aux pho­to­gra­phies et leur com­men­taires, que je n’ai pas repris. Si vous trou­vez ce vieil exem­plaire du Monde 2, je vous encou­rage à le lire (j’en ai aussi un exem­plaire, que je peux don­ner à une per­sonne habi­tant en ban­lieue parisienne).

Pour aller plus loin :

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Une réflexion au sujet de « La Longue Traque — les Hmongs du Laos, un peuple sacrifié »

  1. nat

    Pour ce que j’en sais la réa­lité est encore plus fétide.

    Même en Thaï­lande, par exemple, l’armée les exploite. Y com­pris, voire sur­tout, dans les camps de réfugiés.

    Elle est éga­le­ment plus com­pli­quée: cer­tains Hmongs se bat­tirent du côté com­mu­niste, tous les groupes Hmongs ne s’apprécient pas…

    À mon sens nous ne com­pre­nons guère les tenants et abou­tis­sants, sans les­quels la réso­lu­tion du pro­blème sera plus dif­fi­cile. Nul non impli­qué ne semble capable d’exposer, par exemple, pour quelles rai­sons ces gens sont tra­qués. Hypo­thèses: parce qu’ils rejoi­gnirent l” »ennemi » (par exemple fran­çais ou amé­ri­cain), donc que leur exter­mi­na­tion pour­rait faire réflé­chir d’autres réfrac­taires à l’Avènement du Com­mu­nisme Rayon­nant (arf!), parce que cela occupe et entraîne des sol­dats et parce que l’exploitation des vic­times rap­porte (cas de la Thaï­lande). Est-ce cela? Est-ce là tout? Je l’ignore.

    Voici une autre preuve de notre incom­pré­hen­sion: tout exploi­teur (voire tor­tion­naire) astu­cieux, après s’être payé sur la bête, a long­temps pu se for­ger une iden­tité de vic­time puis, grâce au sta­tut de “réfu­gié poli­tique”, cou­ler en Occi­dent des jours heu­reux. Cer­tains menus détails révèlent la manip (il ne parle pas la langue, ou alors comme un gosse et avec un accent exo­tique…) mais ces constats puis le dépis­tage exi­gèrent des années, durant les­quels cer­tains salo­pards s’en payèrent une bonne tranche. Les plus malins s’en payent encore, vrai­sem­bla­ble­ment. D’autant que pour une astuce de ce genre à pré­sent connue nul ne sait com­bien res­tent hors de vue ou naissent.

    Ta conclu­sion (péti­tion — dépu­tés) et les docu­ments aux­quels mènent tes liens (des manifs, la décla­ra­tion uni­ver­selle des droits de l’homme et autres Grands Espoirs) pro­cèdent selon moi de cette dis­tance à tout cela.

    Résu­mons: des groupes voire des sol­dats tuent des civils.

    Les contraindre semble d’autant plus dif­fi­cile que le gros des fran­çais est “Muni­chois” (veut à tout prix évi­ter toute guerre).

    Il nous faut par consé­quent espé­rer convaincre grâce à force Décla­ra­tions et Péti­tions. Euh… qui donc y croit vrai­ment? Pré­voir un délai, au mini, non? Pour un pro­blème de plus en plus urgent est-ce la solu­tion rêvée? Lorsque toutes les vic­times auront dis­paru concluerons-nous « ah, péti­tions et décla­ra­tions n’étaient pas claires ou bien n’ont pas été lues à temps! Bon, à pré­sent pen­sons aux Karens. Ou au Darfour. »?

    Nos sima­grées (péti­tions…) condui­ront au mieux à d’officielles et véhé­mentes pro­tes­ta­tions, dont les cou­pables se foutent éper­du­ment, ou à des sanc­tions éco­no­miques qui les ravi­ront car ils gèrent ou rackettent les réseau de dis­tri­bu­tion, donc leurs béné­fices aug­mentent en cas de restrictions.

    Bref, nous ne com­pre­nons quasi rien, la seule déci­sion réa­liste (mena­cer les salo­pards et les agres­ser s’ils n’obtempèrent pas) semble hors de por­tée donc il semble urgent de noir­cir du papier. Le pré­sent est ma contri­bu­tion au grat­tage généralisé.

    À ce pro­pos: la péti­tion vers laquelle tu pointes devient un réser­voir à spam mani­fes­te­ment posté par un robot. Les inter­nautes les plus effi­caces (ser­vant leurs objec­tifs, avec peu d’efforts et omni­pré­sents) sont les spa­meurs. Sur l’Internet, comme dans la vie, lorsque l’impunité est assu­rée mieux vaut se goinfrer.

    Bon, je sug­gère de négli­ger un temps d’écrire au pro­fit d’une saine (car éclai­rante, même si déplai­sante) lec­ture: Gary Bre­cher.

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