La belle vie à l’abri du Rideau de fer

L’ancienne fron­tière ouest du pacte de Var­so­vie a été lais­sée en friche : elle héberge aujourd’hui une mul­ti­tude d’espèces mena­cées. Les choses n’ont pas beau­coup changé à Fertö­ra­kos depuis le 19 août 1989, ce jour où, les Hon­grois ayant ouvert la fron­tière [avec l’Autriche] des cen­taines de reos­sor­tis­sants de la RDA en vacances dans la région en pro­fi­tèrent pour pas­ser à l’Ouest. La clô­ture, le Rideau de fer de jadis, est tou­jours là. Seule nou­veauté : les gardes-frontières portent désor­mais des armes de l’OTAN au lieu de kalach­ni­kovs. Car les anciens de l’UE tiennent à ce que la fron­tière exté­rieure de la zone Schen­gen soit gar­dée, comme avant. L’armée autri­chienne a pris posi­ton dans la nature le long de la fron­tière, confie Wale­ter Hödl, un zoo­logue vien­nois qui tra­vaille pour le Natur­schutz­bund [une asso­cia­tion éco­lo­gique] de Basse-Autriche. Ce qui ne le trouble pas outre mesure : les défen­seurs de la nature entendent bien conser­ver en l’état la fron­tière la plus mor­telle de l’Histoire - pas pour s’y faire tirer des­sus, mais pour en faire une « bande verte », une réserve natu­relle de 6800 kilo­mètres de long qui s’étend pra­ti­que­ment sans inter­rup­tion de la bal­tique à la Mer Noire, cou­vrant ainsi toutes les zones cli­ma­tiques de l’Europe et qui pos­sède des rami­fi­ca­tions jusqu’aux fron­tières nord de la Slo­vé­nie et de la Grèce. Le pro­jet est sou­tenu par Mikhaïl Gor­bat­chev, l’ancien pré­sident de l’Union Sovié­tique, le Bund für Umwelt und Natur­schutz Deut­schland (BUND, asso­cia­tion alle­mande de pro­tec­tion de la nature) et la fon­da­tion Euro­na­tur, et coor­donné par l’Union inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature (IUCN). La « bande verte » compte déjà 1393 kilo­mètres : on avait déjà remar­qué dans les années 70, donc bien avant la réuni­fi­ca­tion, que la fron­tière sépa­rant les deux Alle­magnes était une zone par­ti­cu­liè­re­ment riche en faune et flore. Kai Fro­bel, à l’époque lycéen, y avait observé fré­quem­ment un oiseau inha­bi­tuel près de Cobyurg : Je voyais tou­jours des tra­quets tariers [pas­se­reaux] en train de chan­ter, per­chés sur les poteaux de cette hor­rible clô­ture. Comme on pou­vait aller jusqu’à la fron­tière ouest, le jeune homme creusa la ques­tion et décou­vrit une chose sur­pre­nante : plus de 90 % des tra­quets tariers vivaient à proxi­mité immé­diate de la clô­ture. Kai Fra­bel et ses amis n’arrêtaient pas de décou­vrir des ani­maux et des plantes qui figu­raient sur la liste rouge des espèces mena­cées de dis­pa­ri­tion en Alle­magne. Nous avions trouvé la chambre au tré­sor de la bio­di­ver­sité ! Quand la fron­tière inté­rieure alle­mande com­mença à s’ouvrir, à la fin de l’automne 1989, Kai tra­vaillait déjà depuis long­temps pour le Bund Natur­schutz (BN) [asso­cia­tion de défense de la nature] de Bavière. Il ren­con­tra à Hof des éco­lo­gistes de RDA et la réunion débou­cha sur une déci­sion ambi­tieuse : trans­for­mer la zone fron­tière en réserve natu­relle. Près de la moi­tié de ses 177 kilo­mètres car­rés étaient en effet consi­dé­rés comme des bio­topes mena­cés. Kai Fro­bel a réussi : quinze après la réuni­fi­ca­tion, la bande verte a été pré­ser­vée à 85 % du défri­chage, de l’agriculture inten­sive et des routes.

Des rivières qui coulent encore librement

Les prai­ries qui bordent les rivières March et Thaya, là où l’Autriche touche à la Répu­blique tchèque et à la Slo­va­quie, montrent pour­quoi la nature est par­ti­cu­liè­re­ment pré­ser­vée dans la zone fron­tière. Soixante couples de cigognes ont construit leur nid sur les quelques chênes qui se dressent dans une prai­rie à Mar­chegg, en Autriche. Dès qu’elles s’envolent, elles mettent immé­dia­te­ment le cap sur la fron­tière. Les cigognes élèvent leurs petits en Autriche mais vont cher­cher leurs moyens de sub­sis­tance en Répu­blique tchèque ou en Slo­va­quie, explique Wal­ter Hödl. Elles y trouvent plus de petits mam­mi­fères et de crus­ta­cés que du côté autri­chien. Car, si les pay­sans pou­vaient fré­quem­ment labou­rer jusqu’à la fron­tière du côté Ouest, les champs et les per­sonnes côté Est étaient sou­vent sépa­rés de celle-ci par une bande de plus de 100 mètres de large. Ces ter­rains non uti­li­sés grouillèrent bien­tôt de petits mam­mi­fères et de crus­ta­cés. Or ce sont ces ani­maux que les cigognes donnent à leurs reje­tons. À d’autres endroits, le Rideau de fer sui­vait les méandres des cours d’eau. Ceux-ci sont for­te­ment régu­lés par­tout ailleurs en Europe, mais les cen­trales hydro­élec­triques et les biefs n’entraient pas dans les plans des gardes-frontières de l’Est. La March et la Thaya conti­nuent donc aujourd’hui de s’écouler pra­ti­que­ment sans contrainte. Lors des crues de prin­temps ou d’été, les prai­ries où les cigognes trouvent leur nour­ri­ture se retrouvent com­plè­te­ment inon­dées. En se reti­rant, les eaux laissent des mares qui sub­sistent sou­vent des semaines – des points d’eau qui font jus­te­ment le bon­heur des bran­chio­podes [de petits crus­ta­cés]. Ceux-ci existent depuis 250 mil­lions d’années : les pre­miers pois­sons se mirent à ratis­ser les cours d’eau à la recherche de nour­ri­ture et les trou­vèrent à leur goût. Les crus­ta­cés pré­his­to­riques n’avaient que deux pos­si­bi­li­tés pour échap­per aux pois­sons : se faire tout petits et invi­sibles, comme les daph­nies, ou se réfu­gier dans les eaux où il n’y avait pas de pois­sons – c’est-à-dire, entres autres, les mares lais­sées par la décrue. Quand elles s’assèchent les pois­sons qui y nagent sont en mau­vaise pos­ture, mais les crus­ta­cés pré­his­to­riques se bri­colent vite fait une enve­loppe solide dans laquelle ils sur­vivent jusqu’à la crue sui­vante. Les fleuves régu­lés d’Europe ne sortent pra­ti­que­ment plus de leur lit, les mares se sont raré­fiées. Mais on trouve encore dans les prai­ries qui bordent la March et la Thaya, et elles abritent des espèces mena­cées de bran­chio­podes. Ces bio­topes hébergent éga­le­ment des espèces comme l’huître per­lière de rivière, le tétras-lyre ou la loutre. Ils ont été pro­té­gés de la des­truc­tion. Si les fron­tières s’ouvrent, la richesse natu­relle sera vite mena­cée, explique Hubert Wei­ger, le patron du BN de Bavière. Il prend comme exemple Geor­gen­berg, un point de pas­sage vers la Répu­blique tchèque. Il n’est acces­sible qu’aux cyclistes et aux pié­tons, mais ceux-ci tra­versent la der­nière réserve de tétras-lyre d’Allemagne en dehors des Alpes de la Rhön. Per­tur­bés par le pas­sage, les oiseaux ont depuis long­temps cessé de s’accoupler et le tétras-lyre va dis­pa­raître si le pas­sage n’est pas déplacé. C’est avec ce genre de mesure que les défen­seurs de la nature sou­haitent abou­tir à ce que la bande de 6800 kilo­mètres qui s’étend du cap Nord à la mer Noire reste vrai­ment verte.

Frank­fur­ter All­ge­meine Zeitung

Cha­maille­ries

La pro­po­si­tion du gou­ver­ne­ment fédé­ral de trans­fé­rer gra­tui­te­ment aux län­der les vastes terres qu’il pos­sède dans la bande verte – deux tiers des sur­faces concer­nées – à des fins de conser­va­tion de la nature n’a pas abouti. Cela aurait pour­tant été un pas déci­sif pour le main­tien en l’état de cet espace, main­tien qui risque désor­mais d’être blo­qué par les cha­maille­ries entre le minis­tère des Finances et celui de l’Environnement. Les 4500 kilo­mètres res­tants du Rideau de fer auraient été plus faciles à récu­pé­rer si les éco­lo­gistes alle­mands étaient par­ve­nus à leurs fins.
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