Hominologie

On les appelle bigfoot, yéti, soko ou almasty. Des êtres de légendes, entr’aperçus aux quatre coins du monde. Quelques mois après la découverte des êtres de Tores en Indonésie et à l’occasion de la rediffusion de Homo Sapiens, voici l’interview de Jean Roche, auteur de Sauvages et velus. Histoire de découvrir une science non officielle : celle des hominidés reliques.

Texte par Maxence Layet, initialement paru sur Futurinc.

D’où vient le terme hominologie ?

Historiquement, il y a d’abord eu le terme cryptozoologie, lancé vers 1955 par Bernard Heuvelmans, qui traite des animaux non encore reconnus par la science, mais connus par des légendes, témoignages, traces indirectes, etc. Dans son premier ouvrage Sur la piste des bêtes ignorées, aux côtés de l’okapi, du panda, des serpents géants et des dinosaures africains, il traite dans une optique strictement zoologique du yéti himalayen (qu’il suppose proche du gigantopithèque fossile), de l’orang-pendek de Sumatra (il y voit un homo erectus), et de divers nains velus africains qui seraient plutôt des australopithèques.

À partir de là, on s’est mis à signaler des êtres quasi humains dans des régions de plus en plus nombreuses… et de moins en moins reculées. Donc de plus en plus invraisemblables. Les cryptozoologistes ont longtemps essayé de refuser les cas trop incroyables (zones trop peuplées, etc.). Par exemple, quand on a commencé à parler de bigfoot en Californie en 1958, les membres d’une expédition américaine à la recherche du yéti au Népal ont tous éclaté de rire. Depuis, le dossier du bigfoot est devenu infiniment plus solide, étoffé, consistant, que celui du Yéti. De même, les chercheurs soviétiques, puis russes, engagés en Asie centrale ont résisté pied à pied, reculant peu à peu au Caucase puis en Russie d’Europe les limites du vraisemblable.

Le terme hominologie a été proposé il y a quelques années par le Russe Dmitri Bayanov. Il s’agit en gros de l’étude des êtres moins humains que l’humain le moins humain connu (donc que n’importe quel humain selon l’éthique actuelle), et plus humain que l’animal le plus humain connu, à savoir le Bonobo.

Quelles distinctions faites-vous entre l’hominologie, la paléoanthropologie ou la primatologie ?

La primatologie est l’étude des primates. Classiquement, depuis Linné, cela englobe les hommes, les singes, les lémuriens et les tarsiers. Beaucoup, y compris parmi les scientifiques, opposent abusivement « primate » à « homme» (Est-ce un homme ou un primate ?), alors qu’il ne viendrait à personne l’idée d’opposer « vertébré» ou « mammifère» à « homme». C’est un aspect du problème.

La paléoanthropologie est une branche de la paléontologie. Elle traite donc de fossiles. En l’occurrence ceux des ancêtres (ou cousins) supposés de l’Homme. L’existence même de ces fossiles apporte de l’eau au moulin de l’hominologie qui postule elle pour l’essentiel que les êtres étudiés par la paléoanthropologie ont survécu aujourd’hui.

Quel est le problème alors ?

Le problème est qu’il y en a beaucoup trop d’éléments pour quelque chose qui n’existerait pas. Et pas assez, et de très loin, pour quelque chose de réel.

La première singularité de l’hominologie est qu’aucun autre « cryptide» (sujet d’étude de la cryptozoologie) ne montre une telle ubiquité. Il en existerait sur tous les continents et quelque soit le biotope, jusque dans les banlieues de certaines grandes villes. Des êtres quasi humains ont été signalés par exemple dans les Pyrénées, entre la France et l’Espagne. La deuxième singularité - loin d’être admise par tous - est qu’on ne peut plus parler strictement d’animaux, ni vraiment d’humains. Selon moi, c’est précisément ce qui fait que le dossier se bloque.

Que sait-on aujourd’hui sur ces « êtres » primitifs ? Lequel est le mieux connu ? Et comment ?

En fait de preuves, on a quelques dizaines de milliers de témoignages, dont certains anciens, des milliers de traces photographiées ou moulées, des centaines de photographies plus ou moins nettes. La pièce la plus fameuse et la plus probante est le fameux film de Patterson, d’octobre 1967, avec des images du bigfoot nord-américain. Du fait du nombre de témoignages, de traces, de photos et films (dont celui de Patterson), c’est de loin l’hominidé relique le plus connu.

Sur ce qu’on « sait », on peut dire qu’il n’y a à peu près aucun consensus. L’apparentement supposé des hominidés reliques à telle ou telle espèce fossile va de Neandertal à gigantopithecus (une sorte de super-gorille). Il n’y a pas non plus accord sur la question de leurs capacités, etc.

Comment être sûr que toutes ces pièces, ces indices ne soient pas des contrefaçons ? Est-ce une question de probabilité, de vraisemblance, de certitude scientifique ?
On sait qu’il y a des faux témoignages, de fausses preuves, ou du moins des preuves très suspectes (par exemple quand un supposé bigfoot a les pieds dans l’eau et ne provoque aucune ondulation à la surface du liquide). Par contre, à condition de l’examiner sérieusement, on voit mal comment le film de Patterson, encore lui, aurait pu être truqué, surtout avec les moyens de l’époque. À titre personnel, je vois mal comment les traces que j’ai moi-même vues et photographiées pourraient être autre chose que celles d’un bigfoot. Mais cela dépend ensuite de ma crédibilité personnelle.
Pour en revenir au sasquatch1, j’imagine que plusieurs théories ont été échafaudées pour « l’expliquer ». Lesquelles ? Et quelles implications ces interprétations soulèvent-elles ?
Sur l’origine du Sasquatch, en laissant de côté les hypothèses fortéennes (extra-terrestres ou autre) tout le monde admet qu’il a dû venir via le détroit de Behring à l’époque où c’était un isthme, pendant la dernière glaciation (à ma connaissance, personne n’a envisagé une glaciation précédente). De cette même façon sont arrivés en Amérique les ours, bisons, rennes, cerfs, etc., et les hommes. Cela ne donne d’ailleurs pas beaucoup d’éléments pour une assimilation à une forme fossile connue (Neandertal, homo erectus, gigantopithecus, etc.), puisqu’on ne connaît pas de fossiles dans l’Est sibérien. Tout au plus, cela suppose une adaptation au froid qui donne des points à Neandertal, dont la morphologie trahit cette adaptation, et en enlève à Gigantopithecus, plutôt un singe anthropoïde. Or les singes anthropoïdes sont connus sous des climats chauds.
Vous avez évoqué le rôle de Dmitri Bayanov. Lui et Marie-Jeanne Koffmann semblent occuper une place singulière parmi les chercheurs en hominologie. Comment présenter le parcours de ces deux scientifiques et résumer leurs découvertes ?

Marie-Jeanne Koffmann et Dmitri Bayanov sont en effet des personnalités importantes et attachantes. La première, de père français fixé en URSS par conviction communiste, possédant de fait la double nationalité, est médecin. Officier médecin pendant la deuxième guerre mondiale (elle raconte à l’occasion les amputations sans anesthésie avec les méthodes du temps de Napoléon…) son affectation au front du Caucase lui donne le goût de la montagne. Revenue au Caucase après un passage au Goulag, elle s’est trouvée confrontée à des histoires d’almastys. Incrédule au début, elle a tenté de montrer à ses interlocuteurs que c’était une superstition, puis a été ébranlée par les témoignages de première main de gens qui donnait prosaïquement le jour et l’endroit. Elle s’est alors jointe à l’équipe de Boris Porchnev, a participé comme médecin à son expédition au Pamir en 1958, puis s’est spécialisée dans le Caucase. Recueillant plus de 500 témoignages de première main, seule ou à la tête de vraies expéditions, jusqu’au moment où la situation de guerre civile a pratiquement interdit l’accès au Caucase.

Au départ Dmitri Bayanov est plutôt un littéraire. Ses fonctions l’ont amené à traduire des textes de Porchnev, puis à se passionner pour ces textes au point de se joindre à lui. Ses premières découvertes ont eu pour cadre les bibliothèques, avec notamment les travaux de Linné sur homo ferus et homo troglodytes. Puis il a participé aux expéditions du Caucase, en a organisé lui-même en Asie centrale, en Sibérie, etc. Là aussi, les résultats les plus consistants sont des témoignages. Il se pose aussi en théoricien, considérant que l’on a affaire à un être ni vraiment humain ni purement animal. Il a proposé en anglais le terme superanimal, que j’ai traduit avec son accord par suranimal (comme surnaturel pour supernatural). Il correspond assidûment avec des chercheurs du monde entier.

Comment s’organise la recherche à travers le monde ? Par exemple, les façons de faire sur le terrain… Sont-elles comparables entre les États-Unis, la Russie ou la France ?
À moins de se livrer à une enquête sociologique pointue, faire une typologie des chercheurs ou des expéditions me paraît illusoire. On peut y aller seul, à deux, à un peu plus, à des dizaines voire des centaines de personnes (600 pour l’expédition Hillary en 1953). On peut se fixer à un endroit ou bien se déplacer. On peut utiliser un matériel sophistiqué ou rien du tout. On peut chercher directement dans les régions les plus sauvages ou commencer par contacter la population locale. On peut chercher à en abattre un ou envisager les flèches anesthésiantes (encore que s’agissant d’un être dont on ne connaît pas le métabolisme, on risque ainsi encore plus de le tuer qu’avec une balle). On peut disposer des appâts, ou plus subtilement des phéromones de grands singes, diffuser des cris de bigfoot enregistrés. Ou rien du tout. L’expédition peut durer quelques heures (c’est au cours d’une telle expédition vite fait dans la haute vallée de la Clackamas, Oregon, que j’ai pu voir « mes » traces), une semaine ou une année. On peut la faire habillé ou tout nu (ce dernier cas est marginal, mais il a ses partisans). Etc. Autant que je sache, à l’Est comme à l’Ouest, rien ne permet d’affirmer que telle ou telle formule a plus ou moins de chances d’aboutir.

Daruc, le site personnel de Jean Roche et son ouvrage Sauvages et velus. Le CERBI, centre d’étude et de recherche sur la bipédie initiale

À signaler également :


  1. Autre nom du bigfoot (NdlR).

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