Des géographes à l’assaut de la Palestine ?

Tiens, on parle d’un de mes anciens profs (Jean-Robert Pitte) dans le Monde (oui, je sais, c’est vieux. Et alors ?).

C’est peut-être une idée folle que celle d’espérer qu’un conflit plus que millénaire puisse être réglé par notre génération, alors que les autres ont échoué. On pourrait attendre tout de même des universitaires, et particulièrement des géographes, dont c’est le rôle, de réfléchir sur la bonne entente des sociétés sur les territoires, qu’ils fassent un effort particulier en ce sens.

Ce n’est pourtant pas le cas du président du Comité national français de géographie (également président de Paris-IV), Jean-Robert Pitte, qui vient de vanter dans le journal israélien Haaretz les mérites du mur de séparation enfermant les Palestiniens. Le gouvernement français serait, selon lui, proarabe parce qu’il manque de cran, comme il a manqué de cran lorsqu’il a refusé de s’engager dans la guerre d’Irak. Les États-Unis seraient ainsi le meilleur médiateur dans le conflit palestinien, et Yasser Arafat est un homme fini, un symbole certes, mais un mauvais symbole.

Ces propos donnent une piètre idée du rôle possible des géographes dans les conflits territoriaux. La question palestinienne comporte un aspect spatial, comme beaucoup d’autres questions vives dans le monde : les frontières africaines, le Cachemire, le Kurdistan. Ces questions ne sont pas de purs problèmes de géopolitique désincarnés, que l’on pourrait traiter à grands coups d’invectives ou de jugements péremptoires. Ils cachent des problèmes humains vécus au quotidien par des milliers de personnes : les mères de famille de Tel-Aviv qui tremblent quand leurs enfants prennent le car, les universitaires de Ramallah contraints de passer quotidiennement sous les fourches Caudines d’un check-point, les chrétiens de Bethléem encerclés par des routes interdites et des barbelés, sans parler du sort tragique des malheureux habitants de Rafah.

Ce n’est pas le moment de discuter de la personnalité d’Arafat. C’est le moment de discuter tout court, et bien entendu avec le Palestinien le plus évidemment représentatif, donc nécessairement avec lui.

La réunion de Genève a été un coup médiatique sans lendemain, car elle n’a pas été coordonnée avec les responsables politiques des deux bords. Il semble qu’on cherche, sur cette question, toutes les échappatoires comme si on avait peur de la vraie négociation : ce fut d’abord la feuille de route, à laquelle personne ne pouvait croire, car c’était comme si on avait demandé aux résistants français en 1943 de bien vouloir cesser tout attentat avant que les troupes d’occupation ne réfléchissent à la conduite à tenir… C’est maintenant la solution globale du problème du Moyen-Orient, qui sera sans effet sur la question palestinienne, parce que les États arabes constitués se moquent éperdument du problème palestinien, sauf sur un plan médiatique.

Pendant ce temps-là, les deux populations sont à bout ; tous les gens sérieux des deux bords sont prêts à la négociation. La France a le meilleur rôle à jouer, car elle a majoritairement, quoi qu’on en dise, une grande sympathie pour le peuple juif. Elle a aussi une longue tradition de relations (fluctuantes certes mais bien réelles) avec les peuples arabes.

La France a aussi une part de responsabilité, car, après tout, c’est bien elle qui est responsable, avec la Grande-Bretagne, des accords Sykes-Picot de 1916 : on y a préparé l’installation d’un État israélien sans se préoccuper un seul instant de l’organisation des déplacements de population que cela allait entraîner. On a laissé les choses s’envenimer pendant près d’un siècle. Nous serions bien inconscients de nous en étonner maintenant.

La solution n’est pas le mur, elle est dans le rétablissement de la confiance dans le cadre d’un État fédéral, où chaque communauté aurait son autonomie, sauf pour l’armée, la monnaie et la politique extérieure. Que l’on cesse donc de discuter du détail des tracés, car, de Camp David à Taba, ces discussions n’ont jamais rien donné. Le tracé de la frontière interne peut être très simplifié, car s’il existe des aires israéliennes dans la zone palestinienne, il existera aussi des aires palestiniennes dans l’aire israélienne, mais les migrations définitives d’une zone dans une autre pourront toujours être contrôlées par des permis de séjour.

Il restera à rétablir ensuite progressivement la liberté de circulation, notamment vers les villes, les ports et les aéroports. Cette liberté de circulation est la grosse concession que peuvent faire rapidement les Israéliens et qui justifie des compensations du côté palestinien sur le plan de la sécurité comme sur celui du retour des réfugiés. C’est en effet l’énorme différence du niveau de liberté entre les deux populations qui est l’une des principales causes du pourrissement du conflit.

Il y a un énorme travail à faire pour rétablir des conditions de circulation normales dans le pays, pour mettre en place des plans d’occupation des sols concertés, pour répartir territorialement l’emploi, pour réduire le chômage, pour égaliser le système sanitaire. On aimerait mieux voir les géographes s’atteler à ces tâches concrètes de construction de l’avenir, donc de l’aménagement du territoire, comme c’est leur fonction, plutôt que de les voir enfourcher des thèses politiques guerrières qui ne leur font pas honneur et qui ne servent à rien d’autre qu’à jeter de l’huile sur un feu qui n’en a pas besoin.

Pour ceux qui ont des amitiés profondes dans les deux camps, il n’y aura pas de répit ni de découragement jusqu’à la paix, et la recherche géographique a tout naturellement sa place ici au service de la paix.


Yves Guermond, géographe, est professeur émérite à l’université de Rouen.

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