C’était supportable alors je me suis tu

Dans son excellent article du Monde, « Moi Mustapha Kessous, journaliste au Monde et victime du racisme », Mustapha Kessous décrit quelques brimades dont il a été victime dans sa vie et sa carrière. Nous sommes beaucoup à avoir subi le racisme ordinaire et ce papier, touchant et juste, m’a fait comprendre qu’il était de notre devoir à tous de témoigner. Cette réalité quasi-quotidienne, nous avons fini par l’accepter alors à quoi bon en parler ? Les échos à cette tribune me prouvent que le récit de nos turpitudes de Français d’origine immigres ou d’immigres a un sens. Je n’ai jamais raconté la plupart des faits ci-après ; l’humiliation est un plat amer qu’on ne se vante pas d’avoir goûté.

Je me prénomme Mabrouck, homonyme du chien de « 30 millions d’amis ». Je suis la cible des quolibets de mes camarades de classe mais ce n’est pas du racisme, juste des gamineries. En revanche, la maîtresse qui m’appelle Rachid « parce que c’est plus facile que mon drôle de nom » n’a pas 10 ans. Et quand l’année d’après un Rachid squatte les bancs de ma classe, elle me rebaptise Marc, anecdote reprise dans « Le petit Malik », roman pas tout à fait fictionnel. Deux années à s’entendre appeler d’un autre prénom à un si jeune âge, ça marque, et ce n’était que le début d’une longue liste de remarques aux relents douteux dont il faudrait plus qu’un inventaire à la Prévert pour les décliner. L’ironie du destin veut que la traduction arabe de mon prénom soit « béni ». On peut dire que j’ai eu de la chance... Mais bon, c’était supportable alors je me suis tu.

La sortie scolaire nous conduit sur les routes de la capitale. Pour nous, Banlieusards, c’est un événement. On a mis nos plus belles fringues comme d’autres se font beaux pour aller à un mariage. Et pourtant, de tous les gens de la classe, ce sont nous, les plus basanés, qui sommes contrôlés par les agents de la RATP sous les regards désolés de nos profs et de nos camarades. Mais bon, c’était supportable alors nous nous sommes tus.

La première interro de maths est balèze et entraîne une cascade de mauvaises notes. Sauf une poignée dont moi, qui suis plutôt bon élève. Je suis le seul suspecté de tricherie. Il faut dire que les deux autres rescapés du naufrage ont des noms bien de « chez nous ». A la deuxième interro, la prof n’a eu d’yeux que pour moi, au grand bonheur du reste de la classe qui s’en donne à cœur joie pour… tricher. J’ai la meilleure note mais l’épisode m’a tellement dégoûté que je ne fais d’efforts pour prouver ma valeur à celle qui n’en a plus à mes yeux. Mais bon, c’était supportable alors je me suis tu.

Un gros vol au collège. Le principal est furax et convoque tous les noms à consonance étrangère de l’établissement. Il n’y va pas de mains mortes, le principal, il nous accuse tour à tour, en nous filant une claque de temps en temps pour nous remettre les idées en place. De ma vie, je n’ai jamais volé et je suis cependant présumé coupable. Mais bon, c’était supportable alors je me suis tu.

Qui a jamais manqué le dernier RER de banlieue sait l’enjeu que représente le rush avant la fermeture des portes. Ce soir d’hiver, il fait un froid glacial. Alors qu’avec un copain, nous sommes arrivés au quai juste à l’heure, le conducteur nous fait un signe récemment remis au goût du jour par Eric Besson aux universités d’été de l’UMP et ferme les portes devant notre nez. Réduits au vagabondage, nous squattons les bancs publics quand des policiers semblent inquiets de voir deux jeunots essayant de se réchauffer comme ils peuvent. Mon camarade, noir, est embarqué sans ménagement alors qu’on m’invite à déguerpir. Il faut dire que, d’origine kabyle, je suis blanc de peau et on me confond souvent avec un « vrai » Blanc. Je veux défendre mon pote qui, blasé, m’objurgue de laisser couler pour mon bien mais j’ai quand même droit à mon coup de matraque pour que j’apprenne à fermer ma gueule. C’était supportable alors je me suis tu.

Mon visage pâle surmonté de cheveux bouclés m’a rendu tantôt Blanc, tantôt Arabe, tant Juif aux yeux des autres. J’ai ainsi réussi l’exploit d’être à la fois un sale Arabe et un sale Juif. Jamais un sale Blanc. Mais bon, c’était supportable alors je me suis tu.

Pour sortir dans les boites branchées, j’ai essayé toutes les combinaisons : en costume, en vêtements de marque, en habits hype ; en petit comité ou à plusieurs ; seul avec une fille ou avec plusieurs filles. Aucune ne marchait si lesdites filles n’étaient pas blanches et si possible blondes. Devenu analyste financier dans une société de bourse, j’ai pu sortir avec un jean pourri, en bande de 20, et en compagnie uniquement masculine. J’étais le seul « usual suspect » (encore mon allure indéfinissable) parmi des Blancs alors j’étais « au mieux » Blanc, « au pire » le bon Arabe. C’était supportable alors je me suis tu.

Pas facile de trouver un travail en France alors pour se donner du courage, un ami et moi démarchons ensemble cette grande banque qui a décidé de monter un grand rendez-vous de l’emploi. L’opération est placardée dans tous les métros parisiens et on se dit que c’est l’occasion de rencontrer des recruteurs en direct. De fait, nous sommes invités à déposer notre CV et on nous promet de nous rappeler plus tard. Mon ami aura droit à un entretien personnalisé, moi non. La grande différence de nos CV, rigoureusement identiques dans la forme et déposés à la même personne, est que j’ai obtenu des mentions là ou il n’en a pas eu. Ah oui, j’oubliais qu’il s’appelle Sébastien, ce qui doit vouloir dire « béni » en français. Mais bon, c’était supportable alors je me suis tu.

Les entretiens d’embauche, parlons-en. Combien de fois ai-je entendu que j’habitais trop loin pour un poste à Paris alors que je suis à 20 minutes en RER du centre de la Capitale ? J’habite en Essonne, l’équivalent de la Province pour nos recruteurs qui n’ont jamais connu l’autre côté du periph’. J’avais beau protester, personne ne prenait vraiment au sérieux ni ne se donnait la peine de regarder sur une carte. Mais bon, c’était supportable alors je me suis tu.

J’ai eu l’idée saugrenue de vouloir devenir écrivain et j’ai eu la chance de publier trois livres jusqu’à présent. Je présente un projet à un éditeur (pas l’un des miens) qui s’étonne pendant notre conversation que j’aie lu quelques livres et même que je connais des mots compliqués. Je lui demande de répéter au cas où j’aurais mal compris. Il insiste benoîtement, affirmant que c’est rare. Je n’ai pas voulu lui demander si c’était rare qu’un écrivain lise ou qu’un Arabe lise parce que c’était supportable alors je me suis tu.

Je cours plutôt pas mal quand je suis en forme. Ce jour-là j’étais en très grande forme, dévalant mon parcours habituel à toute berzingue. Les yeux ébahis des badauds témoignent que je suis en train de réaliser une belle performance quand je suis arrêté par la police montée. Qu’est-ce que je fais à courir dans un parcours… de jogging ? On me demande mes papiers alors que je suis même heure même endroit tous les jours, donc ils ont forcément dû me voir. Comme la plupart des gens autour de moi, j’ai la fantaisie de chasser la performance sans mes papiers car je suis à deux pas de mon domicile. Mais moi, on me plaque contre un mur et me demande mon identité. Mabrouck Rachedi, ça les fait bien rire, puis ils me demandent ma vraie identité. Heureusement, un ami qui passe par là me demande ce qui arrive, Mabrouck. Les deux charlots en habits de policier me laissent tranquille mais le coup est passé près. J’étais béni, c’était supportable alors je me suis tu.

On s’étonne que je ne boive pas d’alcools et que je ne mange pas de porc. Brice Hortefeux dirait que je suis le prototype. Je peux comprendre l’ignorance alors j’essaie d’expliquer mon héritage culturel. Mais la surprise persiste : je suis cultivé (parait-il car je suis écrivain), je suis sociable, j’ai la blague facile. Allez Mabrouck, du mangera bien du sauciflard ou un coup de rouge pour être un bon camaraaadeuuh. C’est véniel, ce n’est pas méchant, c’est arrivé une bonne centaine de fois dans ma vie. C’était supportable alors je me suis tu.

Aujourd’hui je suis aux Etats-Unis pour un programme d’écriture internationale regroupant des écrivains de 36 nationalités. Aux yeux de tous, je suis le Français. On me renvoie toutes les caricatures, du béret à Edith Piaf, de la baguette de pain à l’intellectuel germanopratin… Et même au sauciflard et au vin. Je souris du sublime paradoxe de n’avoir jamais été aussi français, pays de ma naissance, qu’à l’étranger. Et là, tandis que j’écris ces lignes, j’ai le mal du pays. Mon pays. La France. Mustapha Kessous a soulevé un coin du voile jeté sur le racisme ordinaire dans l’Hexagone. Produisons chacun notre témoignage, remplissons nos blogs ou pour ceux qui le peuvent, investissons les journaux et les magazines pour faire comprendre ce qu’est être un étranger ou un Français d’origine étrangère aujourd’hui. Le temps a détruit les preuves des vexations subies qui, isolement étaient supportables. Me taire était une erreur. Bout à bout, la séquence des événements à un sens, celui d’une bête immonde dont le ventre est encore fécond. Ce n’est pas supportable alors parlons-en.


© Peter W. Singer Brookings Institution

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